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  • 1Squence 8 FR10

    Squence 8Les rcritures : des Fables de La Fontaine aux fables modernes

    Sommaire

    Introduction1. Lapport de La Fontaine la fable2. La fable au XXe sicle rcritures contemporaines3. Techniques de rcritureFiche pour la lecture cursive

    E Les rcritures, du XVIIe sicle jusqu nos jours.

    Objet dtude

    E tude dun groupement de textesE Lecture cursive : Exercices de style, de Raymond Queneau

    Activits

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    IntroductionFables dhier et daujourdhui

    En France, le mot fable 1 est spon-tanment associ au nom de La Fontaine qui est pourtant lauteur dautres crits (Contes, thtre...). Nombreux sont galement les crivains qui, avant ou aprs La Fontaine, nous ont laiss des fables : dsope Boileau, de Victor Hugo Raymond Queneau, en passant par Anouilh, Michaux, etc. La fable

    genre pourtant considr comme mineur traverse toutes les poques. Nous pourrons dailleurs nous interroger sur les causes de cette remarquable permanence et exceptionnelle longvit.

    Si La Fontaine, figure centrale dans lhistoire littraire du genre, peut tre tudi pour lui-mme (chapitre 1), il convient galement de le situer et dexaminer les hritages et filiations dont tmoigne son uvre. Ces connaissances seront indispensables avant dtudier des fables contem-poraines (chapitre 2).

    La fable nest pas un genre fixe, rigoureusement codifi comme peuvent ltre certaines formes potiques (le sonnet, le rondel, la ballade). Cest davantage en termes de contenus ou dobjectifs instruire en amusant, proposer une morale , mettre en scne des animaux, etc. quil convient de laborder.

    Les groupements de textes proposs en lecture cursive vous permettront de dgager les spcificits dun genre, ses caractristiques et ses fonc-tions travers les rcritures de lAntiquit nos jours.

    Quelques dfinitions: les fables

    tymologiquement, ce mot vient du latin fabula : propos , rcit .

    Il est probable que vous retiendriez la prsence danimaux, mtaphores des humains ; et aussi la prsence dune morale, la maxime que le rcit a illustre.

    1. Recherchez quelques dfinitions du mot fable dans les dictionnaires de langue franaise (exemple : Petit

    Larousse, Robert 1).

    A

    La fable:

    les rcritures : connaissance des diffrentes formes de reprises littraires : imitation, transposi-tion, parodie, pastiche ;

    largumentation : les procds de la persuasion ;

    lintertextualit : lcriture comme travail, linterpr-tation littraire comme mesure de la singularit dun texte en prise avec un contexte historique dtermin et un ensemble duvres littraires dj crites.

    Problmatique : Peut-on parler doriginalit en littrature ?

    Objectifs

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    Vous nauriez pas tort

    Et pourtant, il existe des fables qui ne mettent en scne que des humains ou des humains et des animaux De plus il ne sy trouve pas toujours de morale explicite (voyez, pour faire rapide, La Cigale et la Fourmi ), ce que La Fontaine commente mme une fois avec humour :

    Une Fable avait cours parmi lAntiquit,Et la raison ne men est pas connue.Que le Lecteur en tire une moralit.Voici la Fable toute nue.

    Des travaux de spcialistes ont fouill la dfinition de lapologue que je vous ai donne pour commencer, et dfinissent la fable par une triple proprit.

    1 Cest un rcit allgorique : les personnages humains/animaux ne sont pas exclusivement reprsentatifs deux-mmes mais se rfrent des types dhumains. Cest dailleurs pourquoi il est admis que lon place une majuscule au dbut des noms communs danimaux.

    Je me sers danimaux pour instruire les hommes. 2

    2 Il use de la fiction, du rcit dune anecdote plus ou moins dvelopp. Cet aspect nous offrira prise pour des analyses textuelles que vous avez pratiques sur dautres genres.

    3 Enfin il possde une vise didactique, il apporte une leon, quelle soit explicite ou non. Cette morale peut alors tre place avant le rcit (on parle savamment de promythium) ou aprs (et on lappelle pi-mythium).

    Dans sa Prface (que nous vous conseillons vivement de lire3) La Fontaine crit :

    Lapologue est compos de deux parties, dont on peut appeler lune le corps, lautre lme. Le corps est la fable ; lme, la moralit .

    Dautres dfinitions vous seront utiles comme :

    Cest un court rcit qui vise difier, qui propose une leon morale.

    Vous lavez compris, les fables relvent de ce genre.

    (du grec allgoren : parler autrement). Lallgorie est une image qui se dveloppe dans un contexte narratif de porte symbolique, selon un champ lexical concret entirement cohrent et qui renvoie, terme terme, de manire le plus souvent mtaphorique, un univers rfrentiel dune autre nature, abstraite, philosophique, morale, etc.

    2. Lettre ddicatoire : Monseigneur le Dauphin .

    3. Cette prface se trouve dans toute dition intgrale des Fables de La Fontaine ou en libre accs sur internet.

    Lapologue:

    Lallgorie:

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    Le texte de La Fontaine LAmour et la Folie (XII, 14) est un rcit allgorique, la folie et lamour tant tous deux personnifis sous les traits dun aveugle et dune femme.

    (du grec parabol : comparaison). La parabole est un rcit allgorique des livres saints sous lequel se cache un enseignement moral ou reli-gieux. Frquentes dans les vangiles, certaines paraboles comme celles du Bon grain et de livraie , des Vierges sages et des vierges folles , du Fils prodigue , du Bon Samaritain sont passes dans la mmoire collective. En voici un exemple :

    La Parabole du figuier qui ne donne pas de fruits

    Puis Jsus leur dit cette parabole : Un homme avait un figuier plant dans sa vigne. Il vint y chercher des figues, mais nen trouva pas. Il dit alors au vigneron : Regarde : depuis trois ans, je viens chercher des figues sur ce figuier et je nen trouve pas. Coupe-le ! Pourquoi occupe-t-il du terrain inutilement ? Mais le vigneron lui rpondit : Matre, laisse-le cette anne encore ; je vais creuser la terre tout autour et jy mettrai du fumier. Ainsi, il donnera peut-tre des figues lanne pro-chaine, sinon tu le feras couper.

    La Parabole du figuier qui ne donne pas de fruits , tir de Nouveau Testament, Les Quatre vangiles, Luc XIII, versets 6-9.

    Les rcritures

    Tout travail sur le genre de la fable est loccasion de mesurer la part dh-ritage et de recyclage luvre dans la cration littraire laquelle, en ralit, passe toujours par ltape dune recration.

    partir de formes canoniques, les textes-modles appels aussi hypo-textes , on assiste en effet, un phnomne de dclinaison n de ladap-tation de ces architectures premires un contexte nonciatif modifi par le changement de priode historique. Les hypertextes ainsi obtenus ne peuvent tre compris quen valuant le phnomne de rcriture dont ils procdent.

    Jeu(x) et enjeu(x)

    Cest donc pour vous loccasion de percevoir la part du jeu dans lcri-ture littraire. Les auteurs sappuient sur leurs propres lectures avec lesquelles, de faon avoue ou non-avoue, ils conversent ou se posi-tionnent. Comme lhumour, la littrature est dote dun second degr quil faut apprendre dcrypter si lon veut pouvoir en apprcier toute la saveur Plus prosaquement, vous allez aussi vous rendre compte que

    La parabole:

    B

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    la littrature nest pas une desse intouchable mais bien plutt une incorrigible bricoleuse qui fait du neuf avec de lancien. Cette rflexion sur les rcritures de la fable vous donnera ainsi loccasion de mieux comprendre la fabrique de lcriture : lcrivain dtermine en effet ses choix dcriture par rapport aux textes dj existants ; il jongle inlassable-ment avec les genres, les registres, les thmes, les lexiques, les vises, et creuse ainsi un cart la norme qui constitue, en fait, sa propre originalit dauteur. Lcriture, avant dtre la marque dun quelconque gnie, est dabord un authentique artisanat que chacun, en fonction de son talent, pratique ou dpasse...

    Dautre part, vous allez pouvoir vous-mme appliquer ces outils de la cration littraire que ltude des textes va mettre en vidence : vous les joies de la production de texte obtenu partir de la transformation concerte dun modle ! Vous serez ainsi mme de mesurer et de caractriser la virtuosit dont font preuve les crivains, y compris dans lart de la rcriture textuelle tout en prouvant -esprons-le ! - un peu de leur plaisir dcrire

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    1 Lapport de La Fontaine la fableComme vous lavez compris dans lintroduction, la fable trouve ses loin-taines origines la fois dans les contes orientaux et dans lAntiquit grco-romaine, et cest cela dont hrite La Fontaine.

    Place de La Fontaine

    La Fontaine a environ quarante ans et il a dj publi, notamment, une partie de ses Contes, lorsquil se dcouvre une vocation de fabuliste. Lcriture des douze livres des Fables couvre plus de trente ans : de 1660 1694. Cette dure mme tmoigne de limportance et de la permanence du projet.

    On rduirait tort cependant luvre du pote cette seule entreprise. Paralllement aux Fables, La Fontaine crit aussi des Contes (1664, 1671), un livret dopra (1674), des ptres et dautres textes : des traductions et des adaptations de textes anciens (sope, Phdre), religieux... Il sinspire galement des textes orientaux de Pilpay (ou Bidpa).

    Les livres X, XI et XII prsentent sans doute le rsultat le plus accompli de cet art de la fable, de ses techniques et de ses limites aussi Le genre est dailleurs subverti, dtourn et lon est parfois plus proche du conte que de la fable. Les personnages humains et les figures mytho-logiques semblent prendre le pas sur le bestiaire4 traditionnel, signe sans doute dune volution du genre.

    Hritages et filiations

    La Fontaine a eu incontestablement de nombreux hritiers, avous ou dis-crtement im plicites, quil sagisse dauteurs de fables : Florian, Anouilh ou de potes ayant indirectement recours la tradition du genre : Aym, Queneau, Michaux et bien dautres. Nombreux sont les crivains qui ont salu le gnie de La Fontaine (nombreux sont ceux galement qui lont critiqu), parmi ses fervents admirateurs on peut citer, entre autres, Tristan Corbire, Victor Hugo, Valry Larbaud

    4. Recueil de fables, de moralits sur les btes.

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    Succs et universalit de lapologue

    Ce genre na pas t invent tel quel au XVIIe sicle par le fabuliste fran-ais ; bien au contraire, ses racines remontent jusqu lAntiquit, grecque puis romaine. Et mme, bien au-del, historiquement et gographique-ment : un des recueils majeurs a t celui de lHistoire et Sagesse dAhikar lAssyrien, qui remonte au VIIe sicle avant Jsus-Christ, crit en aramen, lancienne langue de la Syrie.

    En comprenant que quelques unes de ces racines remontent jusqu lOrient ancien, en mme temps, vous mesurerez la varit de ces sources qui dcoule dun phnomne simple concevoir. Ces petits rcits, des-tins un enseignement moral, ont circul trs facilement travers le monde. Bass souvent sur une anecdote qui possde un charme narratif immdiat, les apologues ont marqu les esprits dautant plus quils par-viennent allier le plaisir lutile. Au XVIe sicle, le grand philosophe europen rasme crivait par exemple :

    Quoi de plus plaisant couter pour un enfant que les apologues dsope qui, par le rire et la fantaisie, nen transmettent pas moins des prceptes philosophiques srieux ? 5

    La Fontaine reprend largument au dbut de la premire fable du Livre sixime, Le Ptre et le Lion et le Lion et le Chasseur , en explicitant les deux contraintes :

    Une morale nue apporte de lennui ; Le conte fait passer le prcepte avec lui. En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire, Et conter pour conter me semble peu daffaire.

    Il faut donc instruire, par le prcepte et la morale, et aussi plaire, par le conte et la feinte (limaginaire qui a du sens).

    Partout o des hommes ont consign une tradition orale, on trouve une trace crite de la pratique dapologues. Il sest partout fait jour la ncessit dinstruire les plus jeunes de faon vivante et riche de sens.

    Petit panorama historique : les sources des Fables de La Fontaine

    ll peut tre utile de vous donner quelques lments pralables la lecture des fables reproduites dans les pages qui vont suivre.

    On peut dgager deux grandes sources qui ont aliment La Fontaine dans lcriture de ses fables : les textes de la tradition occidentale, et ceux de la tradition orientale.

    5. De lducation des enfants (1529), cit dans Idaux pdagogiques europens, dition Larousse, 1970.

    B

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    Je veux ds maintenant tre clair sur le fait suivant : toutes ces sources taient indiscutablement connues de la Fontaine, il ne sagit pas de sup-positions. Il rend dailleurs un hommage trs appuy sope, vous le savez par La Vie dsope le Phrygien plac en tte du premier Livre des Fables, et par plusieurs rfrences parsemes dans les fables elles-mmes. sope est un auteur grec dont on ne sait pas grand chose dassur, si ce nest quil vcut au dbut du VIe sicle avant Jsus-Christ. Il est probable que les recueils qui lui furent attribus sont des collations de diverses origines, dont les textes orientaux provenant de laramen dont jai donn prcdemment lexemple le plus fameux. En tout cas, le recueil des fables dsope est trs tardif, seulement du IVe sicle avant Jsus-Christ.

    Phdre, un pote latin du dbut de notre re, a repris cette tradition, en lui adjoignant aussi quelques fables de son invention, dans un style tout aussi laconique et bref.6

    Vous tudierez leur influence sur La Fontaine dans la partie D de ce chapitre avec comme exemple le cas de la fable Le Renard et le Bouc .

    Cette tradition occidentale, mais qui a, nous lavons vu, des liens trs forts avec des racines orientales, faisait partie du bagage scolaire dun homme lettr du XVIIe sicle. Plus prs de lui, La Fontaine avait aussi des exemples mdivaux, comme le magnifique Roman de Renart qui parodie les romans de chevalerie trs en vogue autour du XIIe sicle en Europe, tels ceux racontant les aventures des chevaliers de la Table ronde et dArthur. Cette rfrence loigne toutefois les exploits de Renart des vritables apologues, les impliquant dans des dveloppements longs et autonomes vis--vis dune morale immdiate.

    Il me faut encore vous signaler ces recueils de rcits mdivaux, inspi-rs plus ou moins des fables antiques, dans un souci dadaptation au temps, que lon a dailleurs appel les Ysopets, pour rappeler leur filiation avec le fabuliste grec sope. Les Fables de Marie de France, une de nos premires femmes crivains, mritent en particulier leur rputation. la mme poque, les fabliaux, clairement rattachables notre sujet par leur nom, sont plus volontiers tourns vers le comique et la satire, se consacrant surtout aux hommes et sans vrai souci de leon de morale.

    Au XVIe sicle, les apologues sont encore retravaills par les crivains, et Rabelais notamment, si apprci de La Fontaine pour sa verve comique, recourt parfois lunivers des fables.

    La Fontaine a eu la chance davoir aussi accs dautres sources, des sources directement orientales.

    La principale, dont nous allons reparler, provient dun modle indien, le Pancatantra, qui est pass de langue en langue, par le persan et larabe, jusqu devenir le Kalila et Dimna, ou Contes et Fables indiennes de Bidpa [ou Pilpay] et de Lokman.

    6. Lisez ce quen dit La Fontaine lui-mme dans sa Prface : Du temps dsope () de la fin au commencement. Il ajoute aussi, dans la premire fable du Livre sixime, dj voque, une note qui rend hommage un autre grec, Gabrias.

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    La fable La laitire et le pot au lait (VII, 9) a pour hypotexte le petit rcit ci-dessous, enchss dans un autre rcit la manire des rcits orientaux, par exemple les Mille et une nuits.

    La laitire et le pot au lait , fable de Jean

    de La Fontaine (1624-1695). Illustration

    grave par Moreau le jeune (1741-1814)

    Neurdein/Roger-Viollet.

    Un Ngociant riche & charitable combloit de bienfaits un pauvre Santon fon voifin. Chaque jour il lui envoyoit une certaine quantit de miel & dhuile. Le miel fervoit la nourriture du Santon, & il mettoit part lhuile dans une grande & large cruche. Quand elle fut pleine, il fongea lemploi quil en pourroit faire. Cette cruche, dit-il en lui-mme, contient plus de dix mefures dhuile, & en la vendant, je puis acheter dix Brebis : chaque Brebis me don-nera, dans le cours dune anne ; deux Agneaux ; ainfi, en moins de dix annes de tems, je me verrai poffeffeur dun nombreux troupeau : devenu riche, je ferai btir un fuperbe palais ; une compagne aimable, que je choifi-rai, en fera le principal ornement : au bout de neuf mois, elle comblera mes vux, en mettant au monde un enfant ; lducation de mon fils fera mon ouvrage ; je lui apprendrai les fciences ; il rpondra mes foins paternels : fi cependant, emport par la fougue de lge & des paffions, il scartoit, du chemin que je lui tracerai ; sil ofoit me dfobir, je lui ferois fentir mon cour-roux. Il dit, & en mme-tems simaginant corriger ce fils rbelle, il dchargea un grand coup dun bton quil tenoit la main, fur la cruche place au-deffus de fa tte : la cruche vole en clats : lhuile coule fur la barbe & fur les cheveux du Santon, qui, revenu lui-mme, voit avec douleur fes Moutons, fon palais, & toutes fes richeffes difparotre.

    Traduction de M. Galland et M. Cardonne, 1778

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    En comparaison, voici la version de La Fontaine

    La laitire et le Pot au lait

    PERRETTE, sur sa tte ayant un Pot au laitBien pos sur un coussinet,

    Prtendait arriver sans encombre la ville.Lgre et court vtue, elle allait grands pas,Ayant mis ce jour-l pour tre plus agile,

    Cotillon simple, et souliers plats.Notre laitire ainsi trousseComptait dj dans sa pense

    Tout le prix de son lait, en employait largent,Achetait un cent dufs, faisait triple couve ;La chose allait bien par son soin diligent.

    Il mest, disait-elle, facileDlever des poulets autour de ma maison :

    Le renard sera bien habile,Sil ne men laisse assez pour avoir un cochon.Le porc sengraisser, cotera peu de son ;Il tait, quand je leus, de grosseur raisonnable ;Jaurai, le revendant, de largent bel et bon.Et qui mempchera de mettre en notre table, Vu le prix dont il est, une vache et son veau,Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? Perrette l-dessus saute aussi, transporte.Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couve ;La dame de ces biens, quittant dun il marri

    Sa fortune ainsi rpandue,Va sexcuser son mari,En grand danger dtre battue.Le rcit en farce en fut fait :On lappela le Pot au lait.Quel esprit ne bat la campagne ?Qui ne fait chteaux en Espagne ?

    Picrochole, Pyrrhus, la laitire, enfin tous,Autant les sages que les fous ?

    Chacun songe en veillant, il nest rien de plus doux ;Une flatteuse erreur emporte alors nos mes :

    Tout le bien du monde est nous,Tous les honneurs, toutes les femmes.

    Quand je suis seul, je fais au plus brave un dfi :Je mcarte, je vais dtrner le Sophi;

    On mlit roi, mon peuple maime ;

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    Les diadmes vont sur ma tte pleuvant :Quelque accident fait-il que je rentre en moi-mme ;Je suis Gros-Jean comme devant.

    Livre VII, fable 9

    Tout comme sope, La Fontaine nomet pas de citer ses sources :

    Seulement je dirai par reconnaissance que jen dois la plus grande partie Pilpay, sage Indien. Son livre a t traduit en toutes les langues .

    De nombreuses fables du recueil franais proviennent de ce recueil, parmi les plus clbres, comme, par exemple, Les Deux Pigeons . Cest aussi son influence qui explique cette coloration orientale perceptible dans le vocabulaire ( dervis , Bassa , talisman , Monomotapa ) et la rfrence aux Levantins , peuples du Levant, de la Mditerrane orientale.

    Notre fabuliste avait aussi lu Le Golestan du grand pote persan Saadi, comme en tmoigne le Songe dun habitant du Mogol (Livre XI, fable 4).

    Le songe dun Habitant du Mogol (XI, 4)

    Jadis certain Mogol7 vit en songe un VizirAux champs lysiens8 possesseur dun plaisirAussi pur quinfini, tant en prix quen dure ;Le mme Songeur vit en une autre contre

    Un Ermite entour de feux9,Qui touchait de piti mme les malheureux.Le cas parut trange, et contre lordinaire :Minos10 en ces deux morts semblait stre mpris.Le Dormeur sveilla, tant il en fut surpris.Dans ce songe pourtant souponnant du mystre,

    Il se fit expliquer laffaire.LInterprte lui dit : Ne vous tonnez point ;Votre songe a du sens ; et, si jai sur ce point

    Acquis tant soit peu dhabitude,Cest un avis des Dieux. Pendant lhumain sjour,Ce Vizir quelquefois cherchait la solitude ;Cet Ermite aux Vizirs allait faire sa cour .Si josais ajouter au mot de linterprte,Jinspirerais ici lamour de la retraite11 :

    7. Mogol : Dynasties qui rgnrent sur le Nord de lInde au dbut du XVIe sicle. Bernier, un ami de La Fontaine,

    passa plusieurs annes en Asie Centrale, il publia ses Mmoires qui contriburent faire connatre lOrient et en

    particulier lInde. Le terme Mogol dsigne donc le prince de ce pays.

    8. Champs lysiens : sjour des morts dans lAntiquit.

    9. feux : feux de lenfer chrtien.

    10. Minos : Juge aux Enfers dans la mythologie grecque.

    11. retraite : le fait de se retirer du monde dans la solitude.

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  • 13Squence 8 FR10

    Elle offre ses amants des biens sans embarras,Biens purs, prsents du Ciel, qui naissent sous les pas.Solitude o je trouve une douceur secrte,Lieux que jaimai toujours, ne pourrai-je jamais,Loin du monde et du bruit, goter lombre et le frais12 ?Oh ! qui marrtera sous vos sombres asiles !Quand pourront les neuf Surs13, loin des cours et des villes,Moccuper tout entier, et mapprendre des CieuxLes divers mouvements inconnus nos yeux,Les noms et les vertus de ces clarts errantesPar qui sont nos destins et nos murs diffrentes !Que si je ne suis n pour de si grands projets,Du moins que les ruisseaux moffrent de doux objets !Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !La Parque14 filets dor nourdira15 point ma vie ;Je ne dormirai point sous de riches lambris ;Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?En est-il moins profond, et moins plein de dlices ?Je lui voue au dsert de nouveaux sacrifices16.Quand le moment viendra daller trouver les morts,Jaurai vcu sans soins17, et mourrai sans remords.

    Le canevas de cette fable vient du pote persan Saadi, traduit en 1634 par Andr de Ryer (Gulistan ou lEmpire des roses). Le souvenir de Virgile exprimant le souhait dune vie simple et paisible (Gorgiques et Bucoliques, II, 5, v.485-502) est galement trs explicite dans les vers 24, 27 et 28.

    Confrontation avec les sources antrieures: Le Renard et le Bouc dans la tradition littraire

    Nous allons commencer par observer le travail de rcriture men par La Fontaine lui-mme pour comprendre le travail du fabuliste avant dtudier des rcritures contemporaines.

    12. lombre et le frais : Souvenir de Virgile, Bucoliques I, 53.

    13. les neuf Surs : les Muses, protectrices des arts.

    14. la Parque : celle qui tisse le fil de la vie.

    15. ourdira : ne tissera pas avec des fils dor.

    16. sacrifices : sacrifices offerts au dieu du sommeil, Morphe.

    17. soins : sens classique de soucis, peines.

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    Texte 1: La fable dsope

    Vous dcouvrez avec cette premire fable trois autres textes, qui sont des versions antrieures. Lisez-les donc attentivement.

    Le renard et le bouc dans le puits

    Un renard tomb dans un puits se vit contraint dy rester, faute de pouvoir en remonter. Or un bouc assoiff vint au mme puits ; avisant le renard, il lui demanda si leau tait bonne. Feignant la joie dans son malheur, le renard fit longuement lloge de leau, prtendant quelle tait excellente, et engagea le bouc descendre son tour. Ncoutant que son dsir, le bouc plongea sans plus rflchir ; ds quil se fut dsaltr, il chercha avec le renard un moyen de remon-ter. Le renard lui dit quil avait une ide qui pourrait les sauver tous les deux : Appuie donc tes pattes de devant contre la paroi et incline tes cornes : je monterai sur ton dos, puis je te hisserai mon tour . Le bouc se rangea de bon cur ce deuxime avis ; le renard, escaladant en trois bonds de ses pattes, grimpa sur son dos, do il prit appui sur ses cornes, atteignit lorifice du puits et se disposa prendre le large. Comme le bouc lui reprochait de ne pas respecter leur accord, le renard se retourna : Mon gaillard , lui dit-il, si tu avais autant de cervelle que de barbe au menton, tu ne serais pas descendu sans songer dabord au moyen de remonter ! .

    De mme chez les hommes : si lon a du sens, il convient dexaminer lissue dune entreprise avant de sy attaquer.

    Le renard et le bouc dans le puits , Fables dsope, traduction de Daniel Loayza.

    GF, Flammarion.

    Texte 2: La version de Phdre

    Lorsquun homme se voit dans un grand pril, il ne songe qu trouver moyen de sen tirer, quoi quil en puisse coter aux autres.

    Un Renard tait tomb par mgarde dans un puits, et ne pouvait en sortir parce que le bord tait trop haut. Un bouc qui avait soif, vint au mme endroit, et demanda au Renard si leau tait bonne, et sil y en avait beau-coup. Celui-ci, pour le faire tomber dans le pige, lui dit :

    Descends cher ami ; leau est si bonne, et jai tant de plaisir boire, que je ne puis la quitter .

    Le Bouc descendit, le Renard monta sur ses grandes cornes, se tira hors du puits, et laissa au fond le Bouc fort embarrass.

    Phdre, Les Fables, fable huitime du Livre IV, Les Mchants se tirent du pril, en y jetant les autres :

    Le Renard et le Bouc . Traduction de 1757.

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  • 15Squence 8 FR10

    Texte 3 : La version mdivale

    Le Roman de Renart, Renart et Isengrin dans le puits

    (Renart est prisonnier dans un puits dont il ne peut sortir. Isengrin qui se prsente, il feint dtre au paradis.)

    Le Roman de Renart , traduction de Jean Dufournet et Andre Mline.

    GF, ditions Flammarion.

    Isengrin jure par saint Sylvestre quil vou-drait bien sy trouver.

    Ny compte pas, dit Renart. Il est impos-sible que tu entres ici. Bien que le Paradis soit Dieu, tout le monde ny a pas accs. Tu tes toujours mon-tr fourbe, cruel, tratre et trompeur. Tu mas soup-onn au sujet de ta femme : pourtant, par la toute puissance divine, je ne lui ai jamais manqu de respect. Jaurais dit, affirmes-tu, que tes fils taient des btards. Je ne lai pas pens une seconde. Au nom de mon crateur, je tai dit main-tenant lentire vrit.

    Je vous crois, dit Isengrin, et je vous pardonne sans arrire-pense, mais faites-moi pntrer en ce lieu.

    Ny compte pas, dit Renart. Nous ne vou-lons pas de disputes ici. L-bas, vous pouvez voir la fameuse balance .

    Seigneurs, coutez donc ce prodige ! Du doigt, il lui dsigne le seau et se fait parfaitement comprendre, lui faisant croire quil sagit des pla-teaux peser le Bien et le Mal. Par Dieu, le pre spirituel, la puissance divine est telle que, lorsque le bien lemporte, il descend vers ici tandis que tout le mal reste l-haut. Mais personne, sil na reu labsolution18, ne pourrait en aucune faon descendre ici, crois-moi. Tes-tu confess de tes pchs ?

    Oui, dit lautre, un vieux livre et une chvre barbue en bonne et due forme et fort pieu-sement. Compre, ne tardez donc plus me faire pntrer lintrieur !

    Renart se met le considrer : Il nous faut donc prier Dieu et lui rendre grce trs dvo-tement pour obtenir son franc pardon et le pardon

    de vos pchs : de cette faon, vous pourrez entrer ici.

    Isengrin, brlant dimpatience, tourna son cul vers lOrient et sa tte vers lOccident. Il se mit chanter dune voix de basse et hurler trs fort. Renart, lauteur de maints prodiges, se trouvait en bas dans le second seau qui tait descendu. Il avait jou de malchance en sy fourrant. Isengrin de connatre bientt lamertume.

    Jai fini de prier Dieu, dit le loup. Et moi, dit Renart, je lui ai rendu

    grce. Isengrin, vois-tu ce miracle ? Des cierges brlent devant moi ! Jsus va taccorder son pardon et une trs douce rmission .

    Isengrin, ces mots, sefforce de faire des-cendre le seau son niveau et joignant les pieds, il saute dedans. Comme il tait le plus lourd des deux, il se met descendre ! Quand ils se sont croiss dans le puits, Isengrin a interpell Renart :

    Compre, pourquoi ten vas-tu ? Et Renart lui a rpondu : Pas besoin de faire grise mine. Je vais

    vous informer de la coutume : quand lun arrive, lautre sen va. La coutume se ralise. Je vais l-haut au paradis tandis que toi, tu vas en enfer en bas. Me voici sorti des griffes du diable et tu rejoins le monde des dmons. Te voici au fond de labme, moi jen suis sorti, sois-en persuad. Par Dieu, le pre spirituel, l en bas, cest le royaume des diables.

    Ds que Renart revint sur terre, il retrouva son ardeur guerrire. Isengrin est dans un drle de ptrin. Sil avait t captur devant Alep19, il aurait t moins afflig quen se retrouvant au fond du puits.

    18. Dans la religion chrtienne, labsolution est le pardon par Dieu des pchs, par lintermdiaire dun prtre.

    19. Ville de Syrie conquise lors des croisades.

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  • 16 Squence 8 FR10

    Aprs la lecture de ces textes, nous dduirons dune rapide analyse com-pare quelques indices qui nous aideront enrichir la lecture de la fable de La Fontaine.

    Texte 4 : La version de La Fontaine

    Le Renard et le BoucCAPITAINE Renard allait de compagnieAvec son ami Bouc des plus haut encorns.Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;Lautre tait pass matre en fait de tromperie.La soif les obligea de descendre en un puits.

    L chacun deux se dsaltre.Aprs quabondamment tous deux en eurent pris,Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compre ?Ce nest pas tout de boire, il faut sortir dici.Lve tes pieds en haut, et tes cornes aussi :Mets-les contre le mur. Le long de ton chine

    Je grimperai premirement ;Puis sur tes cornes mlevant, laide de cette machineDe ce lieu-ci je sortirai.Aprs quoi je ten tirerai.

    Par ma barbe, dit lautre, il est bon ; et je loueLes gens bien senss comme toi.Je naurais jamais, quant moi,Trouv ce secret, je lavoue.

    Le renard sort du puits, laisse son compagnonEt vous lui fait un beau sermonPour lexhorter patience.

    Si le Ciel tet, dit-il, donn par excellenceAutant de jugement que de barbe au menton,

    Tu naurais pas la lgreDescendu dans ce puits. Or adieu, jen suis hors.Tche de ten tirer, et fais tous tes efforts :

    Car, pour moi, jai certaine affaire Qui ne me permet pas darrter en chemin. En toute chose il faut considrer la fin.

    Livre III, fable 5

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  • 17Squence 8 FR10

    Lecture et analyse des quatre versions

    Comprendre ce quest le travail de rcriture.

    Lisez dabord les quatre versions de lhistoire du Renard et du Bouc : une premire fois, en vous efforant de tout comprendre en cherchant claircir les passages dlicats, puis une seconde fois, plus longuement, en vous laissant guider par le sens global. La ralisation dun tableau de comparaison des quatre versions va vous aider dans ce travail.

    1. Prparation du tableau

    Exercice autocorrectif n 1 : Dans un tableau, vous prsenterez les rponses, aux questions poses en colonne 1 pour les quatre textes du corpus :

    Les diffrentes versions

    Le renard et le bouc dans le puits

    (sope)

    Le renard et le Bouc

    sous-titre : Les mchants se tirent du pril, en y jetant les

    autres (Phdre)

    Le Renard et le Bouc

    (La Fontaine)

    Renart et Isengrin dans le puits

    (anonyme)

    Qui est pig au

    dbut ?

    Rcit de la sortie

    (lescalade) : oui

    / non

    Discours directs

    Place de la morale (avant, aprs)

    Morale

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    2. Commentaire du tableau

    Nous examinerons ensemble les trois fables dsope, de Phdre et de La Fontaine, en mettant part lextrait du Roman de Renart car il rpond dautres contraintes dcriture.

    Objectif :

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  • 18 Squence 8 FR10

    a) Les animaux pigs au dbut

    La Fontaine est le seul placer les deux animaux ensemble dans le puits.

    Pourquoi ?

    Chez sope et Phdre, le Renard se trouve pig par sa propre erreur. Il est donc dans une situation dlicate, dont il ne peut sortir ni par leffet de sa force, ni par leffet dune volont rendue impuissante. Seule la ruse le hissera hors du puits, devenu une sorte de symbole dune erreur que nous pouvons tous commettre.

    Pour La Fontaine : La soif les obligea de descendre en un puits.

    Le Bouc et le Renard descendent se prendre au pige ensemble, pour se dsal-trer. Or cest le motif qui, chez les fabulistes antiques, poussait le Bouc sem-prisonner avec le Renard, et paraissait manifester son manque de rflexion.

    Le Renard est-il ici aussi peu intelligent que le Bouc dsope et de Phdre ?

    Au contraire, on peut penser que La Fontaine nous propose un Renard encore plus malin que ceux de ses prdcesseurs, eux qui avaient dabord commis une erreur. Son Renard, tel un joueur dchecs qui a calcul avec quelques coups davance, a t capable danticiper lpreuve de la remon-te. Cest conscient du pige quil est descendu, en possdant dj la solu-tion. Alors que chez sope les animaux cherchent ensemble le moyen de remonter , le Renard de La Fontaine montre son avance en ouvrant lui-mme les yeux de sa victime : on le voit sa question oratoire : Que ferons-nous, compre ? et au constat quil prend soin de dresser :

    Ce nest pas tout de boire, il faut sortir dici

    et qui sonne dj comme une petite morale.

    b) Rcit de la sortie

    Alors que les fables antiques sont bien plus courtes que les siennes, on constate que La Fontaine ne livre quun sobre rsum de la sortie, que ses devanciers prennent le temps de narrer : Le Renard sort du puits .Probablement, La Fontaine a voulu viter la rptition de la description de lescalade du Renard En tout cas, cela met en vidence le discours direct du Renard, aux vers 12 14 surtout, qui annonce la sortie quil se propose de faire (notons bien quelle est cocasse, et quelle symbolise tout fait linfriorit du Bouc sur qui le Renard marche littralement !).

    c) La morale

    Phdre la place avant, et mme, selon son habitude, ds le sous-titre : cest pourquoi il abrge la fin de sa fable. Les deux autres fabulistes font dire une partie de la leon par le Renard lui-mme, et cest ici un indice de la proximit entre le fabuliste et lanimal que nous devrons retenir, et analyser plus avant.

    Peut-on trouver dautres marques de ce rapprochement des points de vue ? Nous verrons cela plus bas.

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  • 19Squence 8 FR10

    La morale de La Fontaine reprend celle dsope, le il faut renvoyant ceux qui ont du sens . Celle de Phdre est diffrente, et plus pessimiste : homme de sens ou non, tous nous sommes gostes et sans pense pour les autres, que nous nhsitons pas utiliser pour sortir dun pril.

    3. Le Roman de Renart

    La diffrence des genres entre la fable et ce faux roman de chevalerie produit, en premire lecture, une diffrence de longueur. Lpisode du puits est en effet ici augment considrablement.

    a) Laugmentation

    On peut toutefois reconnatre la place de Renart pig ds le dbut dans le puits. Lerreur quil a commise le met exactement au mme plan de dupe dillusions quIsengrin. Pouss par la soif, il sest approch et a cru reconnatre sa femme Hermeline qui lappelle, et il saute alors dans un des seaux.

    Le mcanisme de la sortie est une vritable machine , il repose sur un jeu de monte-descente de deux seaux dpendant lun de lautre. Renart est donc au fond du puits, mais un seau attend en haut une victime pour faire contrepoids.

    Le discours direct est plus dvelopp, dans le dialogue entre les deux animaux, mais aussi lors dune sorte de monologue afflig dIsengrin qui croit voir dame Hersant cest--dire son propre reflet - enleve par Renart.

    b) La thmatique religieuse parodie avec violence

    Jutilise le mot parodie au sens prcis suivant : cest une rutilisation dun discours dans un contexte dcal qui peut provoquer un registre satirique. Ici le discours sur le paradis est dtourn (car cest une simple ruse) et mis dans la bouche danimaux. Cela suggre que le discours des religieux est un discours lui-mme rus, destin tromper les nafs.

    Le registre satirique vise montrer et dnoncer des dfauts humains ou propres une catgorie de personnes, ici les religieux qui parlent au nom de Dieu leurs ouailles.

    Vritable parodie des grands romans de chevalerie de la fin du XIIe sicle, comme ceux du cycle arthurien, le Roman de Renart transpose aussi un autre discours tout puissant dans la socit de lpoque, celui de lglise.

    Renart feint dtre au paradis, quil dcrit avec une fausset ironique trs caustique, surtout pour lpoque, allant mme jusqu mler Jsus ce jeu de mensonges. La ruse de Renart acquiert ainsi une dimension pol-mique trs forte.

    La parodie

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  • 20 Squence 8 FR10

    Conclusion

    On retiendra de la lecture de ces sources connues de La Fontaine au moins les deux points suivants.

    Premirement, que son choix dune descente commune des deux animaux au fond du puits est original. De faon surprenante, alors quil semble associ au Bouc dans son manque de rflxion, La Fontaine assure cependant un renfor-cement de la suprmatie du Renard (ou de Renart), vritable stratge et bon Capitaine , capable danticiper le danger venir.

    Corrigs de lexercice

    Corrig de lexercice n 1

    Les diffrentes versions

    Le renard et le bouc dans le puits (sope)

    le renard et le bouc (Phdre) sous-titre : les

    mchants se tirent du pril, en y jetant les

    autres

    le Renard et le Bouc

    (La Fontaine)

    Renart et Isengrin dans le puits

    (anonyme)

    Qui est pig au

    dbut ?

    Le renard seul Le renard seul Le Renard et le Bouc

    ensemble

    Renart seul

    Rcit de la sortie

    (lescalade)

    Oui Oui Non Jeu de seaux

    Discours directs Renard (la ruse)

    Renard (la leon)

    Renard (la ruse) Dialogue du Renard

    (la ruse) et du bouc

    Renard (la leon)

    Dialogue Renart et Isengrin

    Renart (la leon)

    Place de la morale Place en fin, aprs la

    leon de Renard

    Place en dbut, la

    suite du sous-titrePlace en fin, aprs

    la leon du Renard

    La morale est sous-

    entendue, implicite.

    Morale De mme chez les

    hommes : si lon a du

    sens, il convient dexa-

    miner

    lissue dune entreprise

    avant de sy attaquer

    Lorsquun homme

    se voit dans un grand

    pril, il ne songe qu

    trouver moyen de

    sen tirer, quoi quil

    puisse en coter aux

    autres

    En toute chose il

    faut considrer la

    fin.

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  • 21Squence 8 FR10

    2 La fable au XXe siclercritures contemporainesMise au point sur les types de rcritures littraires

    1. De lAntiquitDs lAntiquit, limitation qui est la reprise dun modle, simpose comme une discipline rhtorique permettant de dvelopper des formes de virtuosit dans lcriture et un moyen de faciliter la cration littraire en sappuyant sur des techniques prouves.

    Ds le Moyen ge, on voit apparatre un phnomne de transposition dun genre dans un autre appel transposition ou adaptation.

    lintrieur de limitation, selon le degr dattachement ou de dtache-ment par rapport au modle initial, on distingue la parodie du pastiche.

    E La parodie emprunte un sujet mais transpose le style. Cest une imita-tion burlesque dune uvre srieuse qui peut dans certains cas aller jusqu la contrefaon grossire et caricaturale.

    E Le pastiche reprend tout la fois le sujet et le style dans un souci de rivaliser avec le texte de dpart ou de sen moquer.

    nos jours.Au milieu du vingtime sicle, la recherche littraire sintresse au ph-nomne dengendrement de la littrature par elle-mme et dveloppe une terminologie spcifique dont vous aurez besoin pour analyser les rcritures de ce chapitre.

    2. Une notion fondamentale : lintertextualit Ce terme dsigne la relation dun texte un ensemble dautres textes (notion tudie par Julia Kristeva, 1970) .

    E La notion dintertexte dsigne donc un texte pris comme rfrence par un autre ( notion tudie par Mikael Riffaterre).

    A

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  • 22 Squence 8 FR10

    E Ainsi partir de formes canoniques, cest--dire les textes modles appels aussi hypotextes , on assiste un phnomne de dclinai-son n de ladaptation de ces architectures premires un contexte nonciatif modifi par le changement de priode historique. Le texte obtenu sappelle alors hypertexte.

    E Lhypertexte dsigne une uvre signe dun seul auteur mais qui procde en fait de la collaboration involontaire dun ou plusieurs autres. (notion tudie par Grard Genette, 1982).

    Les hypertextes ainsi obtenus ne peuvent tre compris quen valuant le phnomne de rcriture dont ils procdent.

    3. Lintertextualit applique au mythe dOrpheCorpus : Texte A : Virgile, Gorgiques, 29 av.J.-C.

    Texte B : Ronsard, LOrphe en forme dlgie , Les Quatre saisons de lan, avec une glogue, 1563.

    Texte C : Rilke, Sonnets Orphe, 1922.

    Texte D : Cocteau, Orphe, Tragdie en un acte et un intervalle , 1926.

    Apprenez la dfinition des termes sui-vants : imitation, transposition, parodie, pastiche,hypotexte, hypertexte, intertexte, hypertextualit, intertextualit.

    Intertextualit

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  • 23Squence 8 FR10

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  • 24 Squence 8 FR10

    Rilke, Sonnets Orphe

    Mais toi, tre divin, voix jusquau bout toutours chantante,assailli par lessaim de ces mnades ddaignes, tu dominais leurs cris de tout ton ordre, tre si beau,et de leur destruction slevait ton jeu constructeur

    Toi, tte et lyre, aucune au point de pouvoir te dtruire,quand redoublant mme de rage, et les caillous coupantsquelles lanaient sur toi et droit au cur, tous devenaienton ne pouvait plus doux en te touchant et dous de loue.

    Ivres de vengeance, elles tont pour finir mis en pices,ta voix gardant comme demeure alors le lion, le roc, larbre, loiseau. Cest l encore aujourdhui que tu chantes.

    Texte C

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  • 25Squence 8 FR10

    dieu perdu ! Trace infinie ! Et cest pour cela seul,pour la haine la fin acharne te disperser,quaujourdhui la nature a notre coute et notre bouche.

    R.-M Rilke, les Sonnets Orphe, (XXVI), traduction de Maurice Regnaut in uvres potiques et thtrales, Bibliothque de la Pliade.

    ditions GALLIMARD. Tous les droits dauteur de ce texte sont rservs. Sauf autorisation, toute uti-lisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et prive est interdite

    www.gallimard.fr

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  • 26 Squence 8 FR10

    La filiation des fables, de limita-tion la parodie

    Lecture du corpus n1

    Ce corpus de fables en lecture cursive vous invite tudier les rcritures dune mme histoire, dsope Pierre Perret.

    1 La Fourmi et et le Hanneton, sope 2 La Cigale et la Fourmi, La Fontaine

    Par un jour dt, une fourmi errant dans la cam-pagne glanait1 du bl et de lorge quelle mettait de ct pour sen nourrir la mauvaise saison. La voyant faire, un hanneton stonna de la trouver si dure la tche, elle qui travaillait lpoque mme o les autres animaux oublient leurs labeurs pour jouir de la vie. Sur le moment, la fourmi ne dit rien. Mais plus tard, lhiver venu, quand la pluie eut dtremp les bouses, le hanneton affam vint la trouver pour lui qumander2 quelques vivres : O hanneton ! lui rpondit alors la fourmi si tu avais travaill au temps o je trimais et o tu me le reprochais, tu ne manquerais pas de provisions aujourdhui.

    De mme, quiconque en priode dabondance ne pourvoit3 pas au lendemain connat un dnuement4 extrme lorsque les temps viennent changer.

    La fourmi et le hanneton , Fables dEsope, traduction Daniel Loaysa. GF, Flammarion

    1. Glaner : ramasser dans les champs les produits du sol abandonns par le propritaire.

    2. Qumander : demander humblement et avec insistance.

    3. Pourvoir : faire des provisions.4. Dnuement : manque du ncessaire.

    La Cigale, ayant chantTout lEt,Se trouva fort dpourvueQuand la bise fut venue.Pas un seul petit morceauDe mouche ou de vermisseau.Elle alla crier famineChez la fourmi sa voisine,La priant de lui prterQuelque grain pour subsisterJusqu la saison nouvelle.Je vous paierai, lui dit-elle,Avant lot1 , foi danimal,Intrt et principal2. La Fourmi nest pas prteuse ; Cest l son moindre dfaut. Que faisiez-vous au temps chaud ?Dit-elle cette emprunteuse.- Nuit et jour tout venant Je chantais, ne vous dplaise.- Vous chantiez ? Jen suis fort aise.Eh bien ! Dansez maintenant.

    1. lot : le mois daot.2. Principal : le capital.

    B

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  • 27Squence 8 FR10

    3 Marcelle - Le pote et la cigale, Tristan Corbire

    4 La Cigale et la Fourmi (en argot), Pierre Perret

    Le pote ayant chant, Dchant, Vit sa Muse, presque bue, Rouler en bas de sa nue De carton, sur des lambeaux De papiers et doripeaux. Il alla coller sa mine Aux carreaux de sa voisine, Pour lui peindre ses regrets Davoir fait - Oh : pas exprs ! - Son honteux monstre de livre !... - Mais : vous tiez donc bien ivre ? - Ivre de vous !... Est-ce mal ? - crivain public banal ! Qui pouvait si bien le dire... Et, si bien ne pas lcrire ! - Jy pensais, en revenant... On nest pas parfait, Marcelle... - Oh ! cest tout comme, dit-elle, Si vous chantiez, maintenant !

    La Cigale reine du hit-parade Gazouilla durant tout ltMais un jour ce fut la panadeEt elle neut plus rien becqueter.Quand se pointa lhorrible hiverElle navait pas mme un sandwich, faire la manche dans lcourant dairLa pauvre se caillait les michesLa Fourmi qui tait sa voisineAvait de tout, mme du caviar.Malheureusement cette radineLui offrit mme pas un carambar.- Je vous paierai, dit la Cigale,Jai du bl sur un compte en Suisse.Lautre lui dit : Zaurez peau dballe.Tout en grignotant une saucisse.- Que faisiez-vous lt dernier ?- Je chantais sans penser au pze. - Vous chantiez gratos, pauvre niaiseEh bien guinchez maintenant !

    Moralit :Si tu veux vivre de chansonsAvec moins de bas que de hautsNoublie jamais cette leon :Il vaut mieux tre imprsario !

    LE PETIT PERRET DES FABLES ditions Jean-Claude LATTS, 1990.

    Exercice autocorrectif n 2 : Observation

    1 Quel est lhypotexte de ce corpus ? (hypotexte = texte qui a servi de rfrence aux rcritures)

    2 Quel est lintertexte des extraits 3 et 4 ? Relevez prcisment dans chacun deux les marques de cette filiation.

    3 Quel comportement humain le personnage de la cigale incarne-t-il ? Est-ce une qualit ou un dfaut pour chacune de ces fables ?

    4 Classez ces fables selon quelles relvent de limitation, de la parodie ou du pastiche en vous appuyant sur les genres, les registres, les niveaux de langue adopts par chacune delles et les personnages quelles mettent en scne. Nhsitez pas rpondre sous forme de tableau.

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

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  • 28 Squence 8 FR10

    Groupement de textes : fables contemporainesVoyons prsent comment laxe, somme toute ludique (nous esprons que vous avez pu le mesurer), de la rcriture vous offre une entre de choix pour tudier de faon plus approfondie (en lecture analytique par exemple) toutes sortes de textes plus droutants les uns que les autres ! Lunique dif-ficult qui peut se prsenter vous dans ce travail sera dordre culturel car ltude de la rcriture, et donc de lintertextualit, suppose la connaissance des textes de rfrence, des textes canoniques appels aussi, autrefois, les grands textes .

    Heureusement, dans le souci de vous faciliter la tche, nous vous indi-quons lintertexte.

    vous de jouer !

    Corpus

    1. La Vie du Loup , Raymond Queneau / hypotexte : La Mort du Loup , Alfred de Vigny.

    2. La Cigale , Jean Anouilh ,1967 / hypotexte : La Cigale et la Fourmi , Fables, Jean de La Fontaine.

    3. Dieu, la providence , Henri Michaux / hypotexte : La Gense , La Bible.

    4. Fable lectorale , Roland Bacri, 1995 / hypotexte : La Cigale et la Fourmi , Jean de la Fontaine.

    5. Mon chien, cest quelquun , Raymond Devos, 1976 / Hypotexte : les fables animalires en gnral et les dictons sur la proximit humain /animal ( du type : un animal dou de raison ou il ne lui manque que la parole )

    1. Lecture analytique n1 : La Vie du Loup , Raymond Queneau

    Hypotexte : La Mort du Loup , Alfred de Vigny

    La Mort du Loup

    ILes nuages couraient sur la lune enflamme Comme sur lincendie on voit fuir la fume, Et les bois taient noirs jusques lhorizon. Nous marchions sans parler, dans lhumide gazon, Dans la bruyre paisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils ceux des Landes,

    C

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  • 29Squence 8 FR10

    Nous avons aperu les grands ongles marqus Par les loups voyageurs que nous avions traqus. Nous avons cout, retenant notre haleine Et le pas suspendu. - Ni le bois, ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs ; Seulement La girouette en deuil criait au firmament ; Car le vent lev bien au dessus des terres, Neffleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les chnes den-bas, contre les rocs penchs, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchs. Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tte, Le plus vieux des chasseurs qui staient mis en qute A regard le sable en sy couchant ; Bientt, Lui que jamais ici on ne vit en dfaut, A dclar tout bas que ces marques rcentes Annonaient la dmarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors prpar nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas pas en cartant les branches. Trois sarrtent, et moi, cherchant ce quils voyaient, Japerois tout coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au del quatre formes lgres Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyres, Comme font chaque jour, grand bruit sous nos yeux, Quand le matre revient, les lvriers joyeux. Leur forme tait semblable et semblable la danse ; Mais les enfants du loup se jouaient en silence, Sachant bien qu deux pas, ne dormant qu demi, Se couche dans ses murs lhomme, leur ennemi. Le pre tait debout, et plus loin, contre un arbre, Sa louve reposait comme celle de marbre Quadoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rmus et Romulus. Le Loup vient et sassied, les deux jambes dresses Par leurs ongles crochus dans le sable enfonces. Il sest jug perdu, puisquil tait surpris, Sa retraite coupe et tous ses chemins pris ; Alors il a saisi, dans sa gueule brlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante Et na pas desserr ses mchoires de fer, Malgr nos coups de feu qui traversaient sa chair Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusquau dernier moment o le chien trangl, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roul. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu la garde, Le clouaient au gazon tout baign dans son sang ;

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  • 30 Squence 8 FR10

    Nos fusils lentouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en lchant le sang rpandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a pri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. II Jai repos mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant penser, et nai pu me rsoudre A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois, Avaient voulu lattendre, et, comme je le crois, Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve Ne let pas laiss seul subir la grande preuve ; Mais son devoir tait de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que lhomme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

    III

    Hlas ! ai-je pens, malgr ce grand nom dHommes, Que jai honte de nous, dbiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, Cest vous qui le savez, sublimes animaux ! A voir ce que lon fut sur terre et ce quon laisse Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. - Ah ! je tai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard mest all jusquau coeur ! Il disait : Si tu peux, fais que ton me arrive, A force de rester studieuse et pensive, Jusqu ce haut degr de stoque fiert O, naissant dans les bois, jai tout dabord mont. Gmir, pleurer, prier est galement lche. Fais nergiquement ta longue et lourde tche Dans la voie o le Sort a voulu tappeler, Puis aprs, comme moi, souffre et meurs sans parler.

    La Vie du Loup

    Frissonnant sous la courbure des neiges videsle loup court travers champsil cherche tout un pass dalexandrins solidesqui le tuaient avec noblesse certesmais qui le faisaient cependant mouriril voudrait sen nourrir afin que disparaissent

    5

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  • 31Squence 8 FR10

    ces massacres accumuls tout au long de ces hiversque namollissait point la fe lectricitalors on ne parlerait plus de lui lorsque viendrait le printempsoiseau rare et sublime il irait passer les deux saisons bleuesdans les rserves de ltatet revenue la neige il fumerait son cigareen regardant ses petits faonner des bouleset madame enfin tranquille chanterles diffrentes formes acquises par le satellite effectuant sa rotationquelles que soient les saisons.

    Raymond QUENEAU, La Vie du Loup , in Battre la campagne. ditions GAL-LIMARD. Tous les droits dauteur de ce texte sont rservs. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et prive est

    interdite . www.gallimard.fr

    Raymond Queneau (1903-1976) est la fois pote et romancier. Il a particip au mouvement surraliste de 1924 1929. Il sest intress la psychanalyse, aux sciences religieuses avec Georges Bataille. Ses rflexions et recherches sur le langage lont conduit militer pour un nouveau franais renouvel par le langage parl, voire argotique.

    Exercice autocorrectif n 3 :

    1 En observant attentivement le titre et les temps verbaux du texte, vous dterminerez son thme ainsi que sa structure.

    2 Que signifie lallusion du vers 3 ? Montrez comment la versification adopte par La Vie du Loup en tient compte.

    3 Pourquoi peut-on considrer ce texte comme une parodie ? tudiez la diversit des tons et les dcalages humoristiques produits par les priphrases et les allusions.

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    2. Lecture analytique n2 : La Cigale , Jean Anouilh

    Hypotexte : La Cigale et la Fourmi , Jean de La Fontaine (nous vous rappelons que ce texte se trouve dans la partie B. de ce chapitre)

    La Cigale

    La cigale ayant chantTout lt,Dans maints casinos, maintes botes

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    Se trouva fort bien pourvueQuand la bise fut venue.Elle en avait gauche, elle en avait droite,Dans plusieurs tablissements.Restait assurer un fcond placement.

    Elle alla trouver un renard,Spcialis dans les prts hypothcairesQui, la voyant entrer lil noy sous le fard,Tout enfantine et minaudire,Crut quil tenait la bonne affaire. Madame, lui dit-il, jai le plus grand respectPour votre art et pour les artistes.Largent, hlas ! nest quun aspectBien trivial, je dirais bien triste,Si nous nen avions tous besoin,De la condition humaine.Largent rclame des soins.Il ne doit pourtant pas, devenir une gne. dautres qui nont pas vos dons de posieVous qui planez, laissez, laissez le rle ingratDe grer vos conomies, trop de bas calculs votre art stiolera.Vous perdriez votre gnie.Signez donc ce petit blanc-seing18

    Et ne vous occupez de rien. Souriant avec bonhomie Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi,Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier quaux muses ! Il tendait son papier. Je crois que lon samuse ,Lui dit la cigale, lil froidLe renard, tout sucre et tout miel,Vit un regard dacier briller sous le rimmel. Si jai frapp votre porte,Sachant le taux exorbitant que vous prenez,Cest que jentends que la chose rapporte.Je sais votre taux dintrt.Cest le mien. Vous laugmenterezLgrement, pour trouver votre bnfice. Jentends que mon tas dor grossisse.Jai un serpent pour avocat.Il passera demain discuter du contrat. Lil perdu, ayant vrifi son fard,Drape avec lganceDans une cape de renard(Que le renard feignit de ne pas avoir vue),Elle prcisa en sortant :

    18. Procuration, sign par la cigale, donnant tout pouvoir financier au renard.

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    Je veux que vous prtiez aux pauvres seulement (Ce dernier trait rendit au renard lesprance.) Oui, conclut la cigale au sourire charmant,On dit quen cas de non-paiementDune ou lautre des chances19,Cest deux dont on vend tout le plus facilement. Matre Renard qui se croyait cyniqueSinclina. Mais depuis, il apprend la musique.

    La Cigale, Fables de Jean Anouilh, ditions de la Table Ronde, 1962.

    Exercice autocorrectif n 4 :

    1 tudiez le schma narratif de cette fable.2 Montrez que le personnage de la cigale est ici utilis contre-emploi

    par rapport au modle que constitue la fable de La Fontaine. Vous direz succinctement ce quil en est pour le renard.

    3 Expliquez le sens de la parenthse du vers 51.4 Relevez le champ lexical de largent. Quel rapport installe-t-il entre les

    individus dans la socit daprs la fable dAnouilh ?

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    3. Lecture analytique n3 : Dieu, la providence , Henri Michaux

    Hypotexte : La Gense , La Bible

    1. Le thmeLe texte semble tre une reprise parodique du livre de la Gense (la Bible : Premier livre du Pentateuque), qui dbute par la cration du monde par Dieu en six jours. Le titre juxtapose deux notions parfois distinctes (le crateur et le gouvernement de Dieu sur le monde), parfois confondues, la Providence pouvant dsigner Dieu lui-mme. Mais linverse du texte biblique, Michaux nous prsente un Dieu las, dsabus, en proie lennui et pour qui lhomme nest quun jouet.

    2. Hypotexte

    GensePremiersDieu cre ciel et terreTerre vide solitudeNoir au-dessus des fondsSouffle de DieuMouvements au-dessus des eaux

    19. chances : dlai que doit respecter lemprunteur dates fixes.

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  • 34 Squence 8 FR10

    Dieu dit LumireEt lumire il y a Dieu voit la lumireComme cest bonDieu spare la lumire et le jourDieu appelle la lumire jour et nuit le noirSoir et matinUn jour[]Dieu ditFaisons un adam notre imageComme notre ressemblancePour commanderau poisson de la mer loiseau du cielaux btes et toute la terre toutes les btes ras du sol

    La Bible, nouvelle traduction : Gense (trad. Frdric Boyer et Jean LHour). Bayard, 2001.

    Dieu, La Providence

    Dieu sait faire toute chose. De l son ennui.De l quil voulut dun tre qui ne saurait faire quepeu de chose.Cest la cause de la cration.ll fit les pierres. Mais quand elles eurent roul au fonddes ravins, elles ne firent plus rien.Dieu sennuie.Puis il fit leau. Mais leau coulait toujours au plus bas.Dieu sennuie.Puis il fit les arbres, mais ils slevaient tous vers le soleil.Dieu sennuie.Alors Dieu dtache un gros morceau de soi, le coud dansune peau et le jette sur la terre. Et cest lhomme.Et lhomme bouleverse la terre, les pierres, leau et les arbres.Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose.Parfois lui-mme secoue la terre, jette une montagne contreune autre, souffle sur la mer. Les hommes courent, se dbattent.Et Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose.

    Henri MICHAUX, Dieu, la providence recueilli dans Fables des origines , in Premiers crits , uvres compltes, tome I. ditions GALLIMARD.

    Tous les droits dauteur de ce texte sont rservs. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et prive est

    interdite . www.gallimard.fr

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  • 35Squence 8 FR10

    Fables des origines parat aux ditions du Disque vert en 1923, cest une prpublication en revue, ensuite reprise avec dautres textes. Qui je fus (1927) est le premier recueil dHenri Michaux.

    Il y exprime sa rvolte face lhostilit du monde et face aux conventions du langage.

    Exercice autocorrectif n 5 :

    1 Analysez et comparez lemploi des connecteurs logiques dans le pome de Michaux et lextrait de la Gense. Quels aspects des actions de Dieu soulignent-ils ?

    2 Quels procds dcriture marquent la supriorit de Dieu dans les deux textes ? En quoi ses caractristiques et ses motivations sont, dun texte lautre, compltement opposes ?

    3 En vous appuyant sur ltude des implicites, vous montrerez quel lien unit, daprs Michaux, Dieu sa cration. Vous prciserez, partir de l, le registre de Dieu, La Providence et dterminerez le type de rcriture adopt par ce texte.

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    . Document complmentaire :Fable lectorale , Roland Bacri

    Roland Bacri est un humoriste, chroniqueur rgulier du Canard enchan entre 1956 et le dbut des annes 90.

    Fable lectorale

    La cigale ayant chant tout lt Son programme satitSe trouva fort dpourvue Quand llection fut venue. Pas un seul petit morceau Prvu dans son bel canto. Elle alla crier famineChez la fourmi lusine, La priant de lui prterQuelque grain pour affronter La conjoncture nouvelle. Voyez mes trous ; lui dit-elle, De Scu, Crdit Lyonnais Dans quelle chienlit on est !Je vous rendrai labondance Au premier temps de croissance Trois quatre ans, foi danimal,

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  • 36 Squence 8 FR10

    Intrt et principal.La fourmi nest pas prteuse, Cest l son moindre dfaut : Que faisiez-vous au temps show Dlection si prometteuse ?- Nuit et jour tout venant, Je chantais La Marseillaise , - Vous chantiez ? jen suis fort aise : Prsidensez maintenant !

    La Fontaine et Roland Bacri. Avec laimable autorisation de Roland Bacri.

    Exercice autocorrectif n 6 :

    1 Relevez le champ lexical de la politique et de lconomie. partir de l, montrez que ce texte est une transposition parodique de la fable de La Fontaine.

    2 Que reprsentent symboliquement ici les personnages de la cigale et de la fourmi ? laide dexemple prcis et sous forme de tableau, si vous le souhaitez, vous prciserez statut social, caractristiques psy-chologiques, vise du discours pour chacun des personnages.

    3 Que dmontre Roland Bacri dans cette fable ? Relevez quelques expres-sions pjoratives illustrant cette thse.

    4 Quelle rcriture vous semble la plus originale : celle de Jean Anouilh (texte n2) ou celle de Roland Bacri ? Justifiez votre point de vue.

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    . Lecture analytique n: Mon chien cest quelquun , Raymond Devos

    Mon chien, cest quelquun

    Depuis quelque temps, mon chien minquite Il se prend pour un tre humain, et je narrive pas len dissuader. Ce nest pas tellement que je prenne mon chien pour plus bte quil nest Mais que lui se prenne pour quelquun, cest un peu abusif ?Est-ce que je me prends pour un chien, moi? Quoique... Quoique...Dernirement, il sest pass une chose troublante qui ma mis la puce loreille!Je me promenais avec mon chien que je tenais par la laisse... Je rencontre une dame avec sa petite fille et jentends la dame qui dit sa petite fille : Va! Va caresser le chien! Et la petite fille est venue... me caresser la main! Javais beau lui faire signe quil y avait erreur sur la personne, que le chien, ctait lautre... la petite fille a continu de me caresser gentiment la main... Et la dame a dit : Tu vois quil nest pas mchant!

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  • 37Squence 8 FR10

    Et mon chien, lui, qui ne rate jamais une occasion de se taire.... a cru bon dajouter : Il ne lui manque que la parole, madame! a vous tonne, hein?Eh bien, moi, ce qui ma le plus tonn, ce nest pas que ces dames maient pris pour un chien Tout le monde peut se tromper ! Mais quelles naient pas t autrement surprises dentendre mon chien parler ! Alors l Les gens ne stonnent plus de rien.Moi, la premire fois que jai entendu mon chien parler, jaime mieux vous dire que jai t surpris ! Ctait un soir aprs dner. Jtais allong sur le tapis, je somnolais Je ntais pas de trs bon poil ! Mon chien tait assis dans mon fauteuil, il regardait la tlvision Il ntait pas dans son assiette non plus ! Je le sentais ! Jai un flair terrible force de vivre avec mon chien, le chien je le sens ! Et, subitement, mon chien me dit : On pourrait peut-tre de temps en temps changer de chane ? Moi, je nai pas ralis tout de suite ! Je lui ai dit : Cest la premire fois que tu me parles sur ce ton ! Il me dit : Oui ! Jusqu prsent, je nai rien dit, mais je nen pense pas moins ! Je lui dis : Quoi ? Quest-ce quil y a ? Il me dit : Ta soupe nest pas bonne ! Je lui dis : Ta pte non plus ! Et subitement, jai ralis que je parlais un chienJai dit : Tiens ! Tu nes quune bte, je ne veux pas discuter avec toi ! Enfin quoi Un chien qui parle ! Est-ce que jaboie, moi ? Quoique Quoique

    Dernirement, mon chien tait sorti sans me prvenir Il tait all aux Puces, et moi jtais rest pour garder la maison. Soudain Jentendis sonner. Je ne sais pas ce qui ma pris, au lieu daller ouvrir, je me suis mis aboyer ! Mais aboyer ! Le drame, cest que mon chien, qui avait sonn et qui attendait derrire la porte, a tout entendu ! Alors, depuis, je nen suis plus le matre ! Avant, quand je lui lanais une pierre, il la rapportait ! Maintenant, non seulement il ne la rap-porte plus, mais cest lui qui la lance ! Et si je ne la rapporte pas dans les dlais quest-ce que jentends ! Je suis devenu sa bte noire, quoi ! Ah ! mon chien, cest quelquun ! Cest dommage quil ne soit pas l, il vous aurait racont tout a mieux que moi ! Parce que cette histoire, lorsque cest moi qui la raconte, personne ny croit ! Alors que lorsque cest mon chien les gens sont tout oue Les gens croient nimporte qui !

    Raymond DEVOS, Mon chien cest quelquun ,in Sens dessus dessous Editions Stock, 1976.

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    Exercice autocorrectif n 7 :

    1 Quelles sont dans ce texte les marques de loralit ? Vous pourrez porter attention la nature grammaticale et aux types de phrases utiliss par lauteur, ainsi quaux allusions la situation dnonciation, au registre de langue utilis et aux interjections.

    2 Quel rle argumentatif joue le dialogue des lignes 25 39. Que penser de sa logique ?

    3 Quel est le thme de ce texte ? Quelles en sont les principales tapes ?

    4 Relevez les expressions qui humanisent lanimal et celles qui animali-sent lhomme. Montrez que certaines fonctionnent simultanment au sens propre et au sens figur.

    5 Daprs vous, quels enseignements apporte le texte ? Peut-on parler de morale et sagit-il dune fable ?

    Effectuez lexercice avant de vous reporter son corrig en fin de chapitre.

    Corrigs des exercices

    Corrig de lexercice n 2

    1 Lordre chronologique veut que la fable dsope soit lhypotexte. Toutefois, cette fable est moins connue aujourdhui que celui de La Fontaine qui a largement dpass son modle, au point de devenir ensuite le seul texte de rfrence pour les crivains suivants. Cest ce quon va montrer dans la question suivante.

    2 Les vers introductifs de chacun de ces textes sont clairement une reprise parodique du prologue de la fable de La Fontaine. Le texte 3 reprend la mme construction participiale mais change le sujet ( un pote ) et laction ( rim ). Le texte 4 reprend le mme sujet ( la cigale ) et le mme complment de temps : tout lt . Dans ces deux textes, la situation est identique celle de lintertexte : il y a un solliciteur et un sollicit. Les formes versifies rappellent la versification adopte par La Fontaine surtout le texte de Corbire qui en est le dcalque exact : 21 heptasyllabes et un trisyllabe, en rimes suivies, sauf partir du vers 15 o lon trouve des rimes embrasses.

    Certaines formules sont aussi directement empruntes lintertexte et subissent quelques transformations, mais pas toujours : pas un seul petit morceau / De mouche ou de vermisseau devient sous la plume de Corbire : pas le plus petit morceau / De vers ou de ver-misseau. . Que faisiez-vous au temps chaud ? devient Que fai-siez-vous lt dernier ? dans la rcriture de Pierre Perret qui pousse

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  • 39Squence 8 FR10

    la parodie du ct de la transposition du registre de langue : Vous chantiez ? jen suis fort aise:/ Eh bien, dansez maintenant devient Vous chantiez gratos, pauvre niaise/ Eh bien guinchez maintenant .La fable est entirement traduite en langue argotique et adapte au contexte particulier qui est celui de lnonciateur. Vous remarquerez que Pierre Perret a ajout une morale explicite qui voque ses propres soucis dauteur-compositeur-interprte en butte aux alas financiers de son mtier.

    3 Dans notre corpus, la cigale incarne limprvoyance, linsouciance, linconsquence : nanmoins selon les auteurs, ce trait humain nest pas connot de la mme faon. Dans le texte dsope, la leon de morale appuye de la fin est sans ambigut. Limprvoyance mne au dnuement. Cest un dfaut quil faut corriger.

    La Fontaine prte quant lui un caractre plus souriant cette ten-dance vivre au jour le jour : la cigale est une chanteuse, heureuse de vivre la belle saison. Certes, comme son modle le hanneton, elle est accule la famine (vers 7). Mais contrairement celui-ci, elle ne sest pas tonne du labeur incessant de la fourmi. Peut-tre mme a-t-elle fait profiter celle-ci de son chant joyeux ? Finalement, on pourrait penser que la morale implicite de la fable de La Fontaine nest pas, elle, dnue dambigut : La fourmi nest pas prteuse:/ Cest l son moindre dfaut.

    Le sous-entendu oriente plutt la rprobation du ct de la fourmi, crature goste, insensible, calculatrice et revancharde. Le seul reproche que le fabuliste semble adresser la cigale, cest, par sa joie de vivre teinte dinnocence, de sexposer dangereusement la malfaisance de la fourmi.

    Pierre Perret prend, lui aussi, fait et cause pour la cigale, insecte sym-pathique gazouillant dans les hit-parades sans se proccuper de son argent : je chantais sans penser au pze . Elle mtaphorise ici les vicissitudes et les difficults de la vie de lartiste confront aux ralits conomiques et lgosme des nantis. Cest aussi le person-nage de lartiste gnreux faisant profiter les autres de son art sans compter qui tient le rle de la cigale dans le texte de Corbire. Le lien de parent entre lun et lautre est clairement annonc par le titre : Le pote et la cigale. Mais si dans les autres textes limprvoyance tait source de malheur, il nen va pas de mme ici. Lirascible fourmi est avantageusement remplace par une blonde voisine , trs pr-teuse , ravie daider le pote-cigale auquel elle demande avec un plaisir non dissimul de chanter. Limprvoyance nest pas pnalise et amne au contraire une plaisante rencontre qui relance lactivit artistique reconnue et valorise : Votre muse est bien heureuse .

    La moralit dsope est compltement retourne. Cette fin souriante rvle la vraie nature du personnage de la fourmi : non pas une brave et modeste travailleuse mais une bien-pensante aigrie et sectaire,

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  • 40 Squence 8 FR10

    nadmettant pas dautres fonctionnements, dautres modes de vie, dautres valeurs que les siennes.

    4 Il sagit de vrifier que vous avez bien assimil la mise au point sur les rcritures littraires (cf. ch.2. A).

    Vous devez partir de lhypotexte (sope) : cest partir de lui que vous allez valuer tous les autres textes.

    Texte 1 Texte 2 Texte 3 Texte 4

    GenreRcit court en prose moralit explicite. Fable.

    Rcit en vers moralit implicite. Fable.

    Rcit en vers moralit implicite. Fable.

    Rcit en vers moralit explicite. Fable.

    RegistresDidactique et pathtique

    Didactique, path-tique et polmique

    Comique et lyriqueComique, path-tique et pol-mique

    Niveau de langue

    Soutenu Soutenu Courant Familier et argo-tique

    Personnages La fourmi et le hanneton

    La cigale et la fourmi

    Le pote et sa voisine

    La cigale et la fourmi

    Le texte de La Fontaine est davantage une transposition quune imitation puisquil crit en vers, transforme lun des personnages, dispense une moralit plus ambigu et nuance, tout en restant fidle au droulement

    de lhistoire. Les textes 3 et 4 apparaissent plus dta-chs, plus irrespectueux vis--vis de ces deux modles. Ils leur empruntent, certes, le sujet mais transposent registres, niveaux de langue et personnages (pour le texte 3). Nous avons donc affaire des parodies et non pas des pastiches.

    Quand il y a pastiche, le texte transform donne vrita-blement limpression davoir t crit par les modles eux-mmes. Or ici, chaque auteur imprime sa marque au texte littraire repris.

    Corrig de lexercice n 3

    1 Le titre choisi par Queneau se prsente comme le contre-pied de celui de son intertexte : le pome voque les aspirations du loup vivant et non plus les circonstances dramatises de sa mort. Trois temps sont employs dans ce texte : le prsent de lindicatif : court v. 2, cherche v. 3, et du subjonctif disparaissent v. 6, soient v. 16, limparfait de lindicatif : tuaient v. 4, faisaient v. 5, amollis-saient v. 8 et enfin le conditionnel prsent traduisant par sa valeur

    Vous aurez peut-tre not que lnonc de la question compre-nait le mot pastiche et quil vous a induit en erreur. Atten-tion ! Quand vous avez le choix entre plusieurs rponses, cer-taines ne sont pas retenir.

    NB

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  • 41Squence 8 FR10

    modale les aspirations du loup : voudrait v. 5, parlerait et vien-drait v. 9, irait v. 10, fumerait v. 12.

    Ils dlimitent les trois mouvements du texte : la qute actuelle du loup (v. 1 3), un pass littraire dtest, savoir lhypotexte : La Mort du loup de Vigny (v. 4, 5, 7, 8) et un avenir imagin et dsir (v. 6, 9 16). Le personnage du loup est lunique hros du pome de Queneau. Il nest plus, comme chez Vigny, lobjet dune traque mais le sujet pensant dune qute. Il recherche explicitement en effet lintertexte, tout un pass dalexandrins solides / qui le tuaient avec noblesse pour les dvorer afin dannuler cette maldiction littraire qui le voue la rptition ternelle de massacres accumuls tout au long de ces hivers v. 7.

    2 Ces alexandrins solides font videmment allusion au choix du vers noble de douze syllabes effectu par Vigny pour clbrer la grandeur stocienne du grand loup-cervier . Nanmoins, ladjectif solide dans le cadre de cette rcriture ironique dont procde La Vie du loup rsonne de faon pjorative. Il renvoie des formes littraires immuables et convenues pouvant la longue, devenir ennuyeuses. Lalexandrin sacralise, en effet, la cration littraire au point de la rendre strile. Aprs le chef-duvre de Vigny, nul ne peut plus convo-quer un loup dans un texte, sans que la noblesse tragique de ce rle de victime ne lui colle pour ainsi dire la peau .

    Cest pourquoi La Vie du loup ractive le loup comme sujet littraire en le dbarrassant de son strotype trop encombrant : Il voudrait sen nourrir afin que disparaissent/ ces massacres . Le loup va dvo-rer au sens propre cette posie et le pote lui-mme va adopter un prin-cipe dhtromtrie20 qui sapplique dynamiter la froide rgularit de lalexandrin. ct du clin dil lhritage potique laiss par Vigny (v.1, 6, 13) toute sorte de longueurs de vers dfilent : hexasyllabe, vers 16, heptasyllabe, vers 2, octosyllabe, vers 11, dcasyllabe, vers 4, 5,14, vers de treize (v. 3, 8, 12), de quinze (v. 7), de seize (v. 10), de dix-sept (v. 9), et de vingt-deux syllabes ! (v. 15).

    3 La Vie du loup entrelace plusieurs registres : le lyrique (v. 1, 10) et le pathtique (v. 3, 4, 5, 7) directement emprunts son modle littraire. Le comique et lironique pour tous les autres vers qui souli-gnent ainsi la distance irrespectueuse prise par la rcriture. ce titre, les allusions et priphrases sont encore plus explicites. Les vers 4 et 5 avec leurs modalisateurs certes et cependant marquent le total dsaccord du loup avec la destine tragique que lui impose Vigny. Il ne veut plus tre un paria traqu mais un oiseau rare et sublime la belle saison, aspirant, lhiver venu, un petit bonheur familial bien tranquille. Des vers 12 14, le farouche et sublime combattant de Vigny se trouve mtamorphos en pre de famille pantouflard, fumant le cigare, regardant ses petits faonner des boules / et madame

    20. Htromtrie : emploi de vers de longueur diffrente.

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  • 42 Squence 8 FR10

    enfin tranquille chanter .Le procd de la mtaphore animalire est ici retourn : cest la mtaphore humaine qui est charge de traduire la nature profonde de lanimal, casanier, paisible et adepte du confort et du progrs moderne ( la fe lectricit v. 8 et le satellite effec-tuant sa rotation v. 15). Nous sommes ici clairement dans la reprise burlesque dune uvre srieuse qui caractrise la parodie.

    Corrig de lexercice n 4

    1 Le schma narratif, vous le savez certainement, consiste reprer dans un texte la situation initiale, la situation finale, llment perturbateur, le nud de laction, les diverses pripties et le dnouement. La fable assez longue dAnouilh se prte bien ce reprage.

    Du vers 1 5, cest la situation initiale qui met en scne une cigale toujours embarrasse quand la bise fut venue mais pour une tout autre raison que dans son intertexte. Le : Se trouva fort dpourvue/ Quand la bise fut venue est remplac par un Se trouva fort bien pourvue des plus ironiques. Ce nest plus en effet le dnuement qui pousse la cigale agir mais lenrichissement. On pourrait penser que cette cigale-l a mis en pratique les conseils de Pierre Perret sauf que le texte dAnouilh est antrieur celui du chanteur. Llment perturbateur reste inchang, cest le retour de la mauvaise saison ( la bise ). Le nud en revanche ne se prsente plus sous la forme dune famine mais dun surcrot de richesse ncessitant d assurer un fcond placement (v. 8). La premire priptie consiste rendre visite une tierce personne pour obtenir delle du secours, vers 9 13.La deuxime priptie cre un effet dceptif, vers 14 31. Comme chez La Fontaine, la cigale est conduite dans son attente : le renard cherche imposer ses conditions et grer seul cet argent. Mais l o sarrte lhypotexte, sur lchec de la cigale renvoye la danse du buffet (celle de ceux qui nont rien manger), la fable de Anouilh continue sur une deuxime priptie, laquelle, en renversant du tout au tout la situation, constitue en mme temps le dnouement du texte (v. 32 55). La cigale impose son tour ses propres conditions et renverse son avantage le rapport de force sollicit / solliciteuse. La situation finale est alors contenue dans la moralit explicite des deux derniers vers : la cigale sort victorieuse de cette conversation de dupe et en remontre au renard plac dans la situation de larroseur arros . Chez La Fontaine, la situation finale implicite renvoie tout au contraire la cigale une mort certaine.

    Cette rflexion sur la structure de la fable vous permet ainsi dva-luer de faon claire et pertinente le fonctionnement de lintertextualit dans la rcriture.

    2 Le titre lindique nettement : la cigale est lhrone part entire de la rcriture de Anouilh. Sa description occupe une part non ngligeable de la fable aux vers 11, 12, 13 et 35, 45, 46, 47. Comme lors de la

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  • 43Squence 8 FR10

    lecture analytique n1, lanimal est mis en valeur travers la person-nification. Le champ lexical du maquillage, de linnocence calcule, de la parure mtamorphose la pauvresse du texte de La Fontaine en une redoutable femme fatale double dune impitoyable femme daffaires : Le renard/ Vit un regard dacier briller sous le rimmel (v. 34,35). Sre delle-mme et de sa richesse, cest elle qui donne une leon de duret en affaire au renard : Je sais votre taux dintrt / Cest le mien. Vous laugmenterez / lgrement, pour trouver votre bnfice. (v. 39, 40, 41). Le rejet ainsi que le verbe trouver montrent bien que cette fois cest le personnage dmarch qui devra se contenter de miettes !

    Et pourtant, le renard est un adversaire autrement plus redoutable que cette fourmi routinire, laborieuse et revche que la cigale affrontait chez La Fontaine. Dot des caractristiques traditionnelles du renard dans la fable (ce quon appelle aussi lthope ), le personnage dAnouilh est un manipulateur hypocrite et bassement intress : Vous qui planez, laissez le rle ingrat/ De grer vos conomies v. 23, 24. En ralit, lnonc se comprend comme une antiphrase involontaire de la part du renard qui sadresse une interlocutrice au fait des ralits matrielles et qui contrlera en sous-main les placements de sa fortune. Donc, le personnage du renard nest pas modifi directement comme celui de la cigale, mais indirectement. Il trouve son matre sous la forme inattendue dun animal traditionnellement domin en raison de son imprvoyance ( Tout enfantine et minaudire , vers 12). Or, Anouilh modifie justement cette donne premire et lui substitue une prvoyance pousse lextrme. Et cest prcisment parce que la cigale peut alors tablir son statut de dominante que le renard bascule aussitt dans le rle de victime son tour exploite.

    3 Le renard se mprend sur les intentions de la cigale. Le vers 51 est fond sur un implicite : en principe, dans la logique de la fable classique, la cigale ne peut pas tre plus machiavlique que le renard lui-mme. Lesprance du renard consiste alors croire quil reste imbattable dans ce domaine. Je veux que vous prtiez aux pauvres seulement , vers 50 . Cette recommandation de la cigale est interprte comme une marque de bont de la part de celle-ci. Cela rachte un peu rtroac-tivement lexhortation impitoyable par laquelle elle pose toutes ses conditions financires du vers 36 44. Or, la parenthse cre un effet de suspension qui va en ralit souligner le trait final. Les vers 52 55 transforment ainsi la contradiction apparente du discours de la cigale en logique implacable devant laquelle le renard lui-mme, pour conclure, doit savouer vaincu : cest deux dont on vend tout le plus facilement. / Matre Renard qui se croyait cynique/ Sinclina. . La rcriture de la fable bouleverse donc les strotypes, retourne les conventions propres aux poques passes pour y substituer les formes nouvelles prises par limaginaire social. La cigale est ici une matresse femme aussi habile manipuler les hommes que largent lui-mme. Son comportement correspond ainsi des formes dmancipation fmi-nine ou, du moins, lune de ses reprsentations, appartenant la socit du milieu du vingtime sicle.

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  • 44 Squence 8 FR10

    4 Le champ lexical de largent est dissmin dans tout le texte : Elle en avait gauche, elle en avait droite v. 6, un fcond placement v.8, les prts hypothcaires v. 10, largent v. 16, 20, grer vos conomies v. 24, taux exorbitant v. 37, rapporte v. 38, taux dintrt v. 39, augmenterez v. 40, bnfice v. 41, mon tas dor v. 42, contrat v. 39, non-paiement v. 53, chances v. 54, vend v. 55.

    Ces termes sont emprunts au discours du renard et celui de la cigale. La relation que ces conversations tissent entre les individus se com-pose de dissimulation, de manipulation et dexploitation : le renard sourit avec bonhomie , il utilise son procd habituel du discours flatteur : Madame, lui dit-il, jai le plus grand respect/ pour votre art et pour les artistes. v. 14,15. Il se fait tout sucre et tout miel v. 34. La cigale est encore plus experte dans lart de se composer une apparence. Elle affecte dtre insouciante et frivole : lil noy sous le fard / tout enfantine et minaudire (v.11, 12), lil perdu (v. 45), arborant, elle aussi, un sourire charmant (v. 52). La ralit est tout autre : un regard dacier brille sous le rimmel v. 35, son il est froid (v. 33). Telle une comdienne, elle vrifie son fard (v. 45) et se trouve drape avec lgance / dans une cape de renard (v. 45, 46, 47). Cette cigale est, en fait, une vritable mante reli-gieuse qui porte de faon emblmatique un manteau cousu avec la peau de son adversaire ! Dautre part, les personnages se livrent sous les formes euphmises de la conversation une lutte impi-toyable. Chacun cherche aliner son profit la libert de lautre par la signature dun contrat lonin : petit blanc-seing pour le renard, contrat ouvertement inique rdig par un serpent avocat pour la cigale. Il sagit de pousser au plus loin la possibilit dexploiter autrui. Aucune piti, aucun sentiment dans ce monde des affaires o les plus impitoyables comme la cigale sont prts tout pour senrichir, mme ponctionner la misre.

    Assurment, cest une vision pessimiste des rapports dargent, et donc, des rapports humains, que nous propose Jean Anouilh une poque o la socit franaise tait en pleine croissance conomique.

    Corrig de lexercice n 5

    1 Une petite mise au point rapide avant de commencer : ce pome de Michaux est rattach explicitement au genre de la fable par le titre de luvre laquelle elle appartient : Fables des origines et autres textes. Mais ici point de mtaphore animalire et de versification bien rgle. Michaux, pote influenc par la rvolution surraliste, adopte le rythme souple et libre du verset, lorigine brefs paragraphes numrots des textes sacrs, comme ici lhypotexte biblique. De plus, son rcit ne vise pas peindre la nature humaine, mais sinterroger sur les raisons de la prsence de la vie sur terre. Nous avons donc affaire une posie mtaphysique, proposant son lectorat une mise en scne teinte dhumour de la cause premire de lunivers, de ce que les philosophes nomment les fondements et les chrtiens, la Gense.

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  • 45Squence 8 FR10

    Revenons prsent la question qui nous occupe :

    Ltude des connecteurs logiques permet de caractriser le double fonctionnement du cheminement explicatif du texte. Lon peut en effet distinguer, dune part, une srie de connecteurs voquant la linarit des actions de Dieu dune autre srie, dautre part, soulignant leur cause. Le texte souvre ainsi sur un moment explicatif (l. 1 4), puis dveloppe une phase illustrative (l. 5 17). ce premier temps cor-respondent les connecteurs De l (l.1, 2) et Cest la cause de (l. 4). Au deuxime correspondent des adverbes exprimant des actions apparemment indpendantes les unes des autres : Puis (l.8, 10), Alors (l. 12), ou des conjonctions de coordination soulignant les consquences, tantt dcevantes des tentatives divines : Mais (l. 5, 8, 10), tantt satisfaisantes : Et (l.13, 14). Michaux fait ici le choix, pour son texte, dune progression thme constant qui lui permet de revenir sans cesse au thme premier, en loccurrence, ici, Dieu. Le connecteur Et introduisant le dernier vers cumule la valeur linaire conscutive et la logique explicative causale : cest que la fin du texte est la rsolution de la situation initiale : Dieu sait faire toute chose. De l son ennui . Dieu est sorti dune situation problme originelle (l.1) grce une action enfin satisfaisante qui met un terme une succession dchecs : Et Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose. On arrive l un point dquilibre n paradoxalement de labsence de perfection et dharmonie entrane par larrive des humains.

    Le texte biblique originel noffre pour sa part aucun exemple de connec-teur logique. Et, de mme, aucune ponctuation : tout se passe comme si, dans le texte sacr, la cration chappait toute explication logique, tout droulement rationnel et programm. Dieu est plac dans un rapport de transcendance absolu par rapport sa cration. Dieu dit Lumire / Et lumire il y a (l.7, 8). La conjonction exprime un rapport dquivalence entre Dieu et sa cration laquelle semble surgir imm-diatement et naturellement. Comme le suggre aussi labsence de ponctuation, le pouvoir crateur de Dieu et de sa parole est sans limite. Il ne souffre pas dtre circonscrit par les repres ou lordonnancement de la logique de laction humaine. Do, dans le texte sacr, limpres-sion dun jaillissement perptuel et inexplicable des choses cres, renvoyant, videmment, lomniprsence et la toute puissance du Crateur lui-mme.

    2 Dans les deux textes, Dieu est le personnage central et donc le sujet grammatical des verbes daction et de parole dans des phrases simples ou dans des propositions indpendantes : Alors Dieu dtache un gros morceau de soi (l.12), Dieu regarde (l.15, 18) dans Dieu, La Providence , Dieu spare la lumire et le noir / Dieu appelle la lumire jour et nuit le noir (l.11, 12) dans la Gense.

    Mais tandis que dans la Gense, Dieu dtient le monopole de laction, dans lhypertexte de Michaux, il finit par partager ce privilge avec

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  • 46 Squence 8 FR10

    lhomme : Et lhomme bouleverse le terre, les pierres, leau et les arbres. (l.14). Lhypotexte biblique conjugue, lui, tous ses verbes au prsent atemporel : laction de Dieu chappe toute chronologie, toute discussion. Il est le Tout-Puissant. Ses dcisions sont impn-trables, son dire se double aussitt dun faire (l.7, 8). Aucun passage explicatif, tout le texte se droule sur un mode dclaratif. La Cration est prsente avec la simplicit de lvidence : Premiers / Dieu cre ciel et terre , et Dieu est lunique cause premire.

    Dans la fable de Michaux, Dieu est un personnage en proie des tats dme. Il sennuie. Sa propre perfection le lasse : Dieu sait faire toute chose. De l son ennui. / De l quil voulut dun tre qui ne saurait faire que / peu de chose. / Cest la cause de la cration. Dieu se voit dot dune psychologie. Sa toute-puissance lui cause du souci. Dieu, qui est perfection, aspire limperfection ! Ses actions sont insres dans une temporalit humaine car, avant larrive de lhomme, elles sont rapportes au pass simple avec la construction anaphorique il fit (l. 5, 8, 10). Ce nest qu partir de la cration de llment perturbateur de la plante, savoir lhomme, que Dieu peut nouveau sinscrire dans le prsent ternel de la divinit satisfaite : Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose. / Parfois lui-mme secoue la terre, jette une montagne contre / une autre, souffle sur la mer. Les hommes courent, se dbattent. / Et Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose. (l.15 18). Le geste crateur est ici dsacralis : la naissance du monde et de lespce humaine est le fruit dun caprice et de tentatives plus hasardeuses les unes que les autres !

    Le comportement de Dieu est ici critiquable et critiqu implicitement : il intervient, comme un gosse cruel, dans la vie des hommes travers les catastrophes naturelles quil dclenche pour se divertir de leur affolement : Parfois lui-mme secoue la terre (l.16). La formule, sur le mode du discours indirect libre : Cest bon voir quelquun faire quelque chose manifeste lirresponsabilit, voire linconscience, du crateur se rjouissant des dsordres quil a lui-mme crs.

    Ainsi, la fable de Michaux prend le contre-pied exact de la reprsenta-tion harmonieuse et dsintresse du monde telle quelle est rappor-te dans la Bible : le personnage de Dieu nest plus un tre suprieur et parfait mais un goste qui se morfond, et qui, pour cette raison, ne veut surtout pas crer lhomme son image. Lvocation du procd de fabrication de celui-ci, lignes 12-13, indique le peu de cas que Dieu fait de son nouveau jouet. Dailleurs, il le jette sur la terre aussitt et sans mnagement.

    De toute vidence, la fable de Michaux opre un renversement de perspective par rapport lintertexte biblique. Ce nest pas le monde cr qui a ici besoin de Dieu. Cest Dieu, au contraire, qui a besoin de sa cration. Son seul plaisir consiste contempler le spectacle dun monde quil a souhait, dessein, imparfait et brutal, nintervenant que pour semer un peu plus la perturbation et augmenter ainsi son contentement.

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  • 47Squence 8 FR10

    3 Lcriture elliptique de Michaux cultive chaque instant le sous-entendu ou le prsuppos.

    Limplicite sorganise autour de plusieurs thmatiques hrites de son modle biblique : la toute-puissance de Dieu, la cration du monde, la cration de ltre humain, lattitude de Dieu vis--vis de sa cra-tion. Dieu sait faire toute chose. De l son ennui. . Le pome de Michaux interprte lomnipotence divine comme un handicap pour le Crateur. Sa propre perfection lennuie et la cration dans laquelle il va se lancer nest quune tentative pour chapper des problmes dordre existentiels, ce qui, pour Dieu, est un comble ! Dans le texte biblique, lacte crateur est consubstantiel sa toute-puissance. Aucun dessein nest prt Dieu. Ses intentions sont impntrables et en tout cas dsintresses : Dieu dit / Faisons un adam / notre image / Comme notre ressemblance (l.15 18). Comme dans les Penses de Pascal, le Dieu de Michaux cherche se divertir pour chapper, non pas son imperfection mais au contraire sa perfection. La rptition de la formule Dieu sennuie apparente les tapes de la cration des checs successifs. Au contraire, lintertexte la prsente comme une srie de russites croissantes : Dieu voit la lumire / Comme cest bon / Dieu spare la lumire et le jour (l.9 11). Les tapes de la cration sont plus rduites dans lhypertexte de Michaux. Le monde semble dj en place, contrairement au texte biblique o rien nexiste, et il ne reste qu le peupler. Le Dieu de Michaux plante tout dabord un dcor, les pierres , leau , les arbres . Mais ces choses se contentent de suivre leur pente naturelle, le fond des ravins , un lit au plus bas , llvation des branches vers le soleil . La conjonc-tion Mais souligne la dception systmatique de Dieu devant le cheminement monotone des lments quil a crs. Cest que Dieu, ici, ne cherche pas la paix, lquilibre mais au contraire, la perturbation : De l quil voulut dun tre qui ne saurait faire que / peu de chose. (l.2, 3). La cration de ltre humain, loin dtre lapoge de lacte cra-teur, est lultime avatar de cette recherche du dsquilibre et du chaos : si dans la Bible, la crature humaine est privilgie, faite limage de Dieu pour commander/ au poisson de la mer / loiseau du ciel/ aux btes et toute la terre (l.19 22), dans Dieu, La Providence , lhomme est cr prcipitamment par un Dieu cours dide utilisant ce quil a sous la main : Alors Dieu dtache un gros morceau de soi, le coud dans / une peau et le jette sur le terre. Et cest lhomme. (l.12, 13). Les articles indfinis soulignent la dsinvolture du crateur, de mme que le verbe jeter qui suggre que Dieu se dbarrasse de sa crature et quil est press de commencer lexprience. Celle-ci se montre instantanment hauteur des espoirs placs en elle : Et lhomme bouleverse la terre, les pierres, leau et les arbres (l.14). Ltre humain est demble une calamit pour toute la cration, au contraire de lAdam biblique qui ordonnera le monde cr par Dieu en nommant, par exemple, les espces animales.

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  • 48 Squence 8 FR10

    Enfin, lunivers ayant t achev, que devient Dieu ? Quand le Dieu biblique se place en retrait, le Dieu voqu par Michaux joue les trouble-ftes : Parfois lui-mme secoue la terre, jette une montagne contre / une autre, souffle sur la mer. Les hommes courent, se dbat-tent. (l.16, 17). Ces priphrases dsignent en effet les catastrophes naturelles, tremblements de terre et raz de mare provoques par Dieu pour se divertir : Et Dieu regarde. Cest bon voir quelquun faire quelque chose. Le texte sous-entend linconscience dun Dieu qui prend plaisir voir lespce humaine souffrir des imperfections et des accidents auxquels il les a vous et qui, on peut le penser, reste sourd leurs suppliques. Tout se passe comme si lespce humaine tait promise au malheur sous lil amus dun Dieu indiffrent et dprim. Lhommage rendu la grandeur de Dieu dans la Bible est tourn en drision par Michaux. Sa fable dnonce au contraire linconsquence et la perversit dun tre suprme qui a voulu, avant tout pour lui-mme, un monde spectaculaire, cest dire agit.

    Le sujet originel de la Gense est donc repris mais dtourn : le registre plutt, pique, admiratif de lhypotexte laisse place ici lironie, au polmique et au tragique. Dans la rcriture du mythe biblique de la cration du monde, Michaux exprime sa vision dsabuse de lexis-tence humaine : Dieu, La Providence place donc le genre de la fable au service dune lecture parodique de cet pisode fondateur de la Bible. Cest dailleurs tout le sens du titre qui contient, en quelque sorte, limplicite majeur :

    La juxtaposition par la virgule des deux substantifs laisse dans le flou la relation quils entretiennent lun envers lautre. Seule lanalyse com-plte du texte nous permet de comprendre la charge ironique conte-nue dans ce rapprochement. La Providence, du latin providere : prvoir, prsente deux sens. Pour le croyant, la Providence dsigne la sagesse de Dieu, qui organise le monde pour rpondre aux besoins de toutes les cratures qui y vivent, particulirement les tres humains. Le texte dment videmment totalement cette bienveillance du cra-teur pour les tres crs et le titre fonctionne comme une antiphrase dmystificatrice. Dans le sens courant partag par les non-croyants, la Providence dsigne lvnement ou la personne qui sauve ou qui rgle une situation critique. L encore, le texte tourne en drision cette fonction prte Dieu puisque cest lui au contraire qui est lorigine des catastrophes. moins quil ne faille considrer cette imperfection divine comme providentielle puisque source de cration ; dans ce cas, lantithse laisserait place une sorte de paralllisme un peu moqueur, un peu interrogateur aussi peut-tre, associant la vie humaine un concours de circonstances parfaitement drisoire.

    Corrig de lexercice n 6

    1 Le champ lexical de la politique se compose de programme v. 2, lection v. 4, chienlit v. 14, temps show/ Dlection v. 21-22, prsidensez v. 26. Le vocabulaire de lconomie apparat dans lin-

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  • 49Squence 8 FR10

    jonction de la cigale la fourmi, des vers 11 19 : conjoncture , trou ()/ De Scu, Crdit Lyonnais , abondance , croissance , intrt et principal . Les nologismes employs par Roland Bacri tra-duisent la volont de caricaturer de lauteur. Ils refltent galement notre poque contemporaine o la politique est affaire de mdiatisation ( temps show dlection ), de formules ou petites phrases comme jadis la chienlit du gnral de Gaulle, de dficits chroniques rguli-rement vilipends ( trou de Scu ), de scandales financiers ( Crdit Lyonnais ) et de plans rgulirement tirs sur la comte de la croissance ( Je vous rendrai labondance/ Au premier temps de croissance ).

    La situation de la fable de La Fontaine est respecte puisque la cigale vient demander la fourmi de laider survivre. Nanmoins, le contexte historique nest plus celui de la France rurale du XVIIe sicle expose aux famines mais celui de la France des explosions sociales de la fin du XXe sicle, soucieuse de peser sur les futures lections prsidentielles en mai. Le registre nest pas pathtique tant il est vrai que, ds le dbut de la fable, la cigale ne mne aucune action concrte pour gagner la confiance de son lectorat et quelle ne sattire pas la compassion du lectorat : Nuit et jour tout venant / je chantais La Marseillaise v.23-24. Le vocabulaire est courant et familier ( Scu , temps show ) et lattitude de rejet de la fourmi est lgiti-me par la dsinvolture lectorale dont fait preuve la cigale. Cest pour-quoi cette fable lectorale est bien une transposition parodique : le droulement de lhypotexte est conserv mais son remplissage est diffrent. La situation renvoie lactualit du temps de lnonciation, le registre est ironique et polmique, les personnages tout en conservant leurs caractristiques premires ont des fonctionnements allgoriques diffrents (que la question suivante vous invite dcouvrir), la moralit est compltement dtourne au profit dun jugement de lauteur sur quelques attitudes irresponsables de membres de la classe politique contemporaine.

    2 La cigale et la fourmi sont des reprsentantes de ce quon appellera plus tard la France den haut et la France den bas . Entre la cigale ayant chant tout lt /Son programme satit et la fourmi lusine passe la fracture sociale qui spare ceux qui font commerce de leur parole de ceux dont on utilise la force de travail comme le dit Marx. Donc, la cigale insouciante, chantant tort et travers, est devenue politicienne en mal de rlection, tandis que la fourmi, travailleuse de base, est llectrice muette quil faut sduire.

    Les caractristiques psychologiques obissent une logique doppo-sition binaire : la cigale aime parader : Nuit et jour tout venant / Je chantais la Marseillaise v. 23-24. Elle ne se soucie pas de la situation relle sur le plan conomique, les fameux trous , et seul le retour de la mauvaise saison, savoir ici, le temps de llection, loblige sen proccuper un peu : Pas un seul petit morceau / prvu dans son bel canto v. 5-6. En guise de solution, elle fait appel la comprhen-

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  • 50 Squence 8 FR10

    sion de la fourmi dont elle ne sest gure proccupe jusque l : Elle alla crier famine / Chez la fourmi lusine . La cigale nayant son actif aucune action efficace, utilise le procd de la persuasion pour obtenir le suffrage de la fourmi en lui faisant miroiter une embellie conomique : Je vous rendrai labondance / Au premier temps de croissance v. 15-16. La fourmi se caractrise par sa mfiance. Elle naccorde plus crdit la cigale sur sa bonne mine : comme son modle chez La Fontaine, elle nest pas prteuse et passe sa vie travailler en silence. Elle nest pas nave et demande, elle aussi, des comptes.

    Par sa question : que faisiez-vous au temps-show / Dlection si prometteuse ? , elle fustige les paillettes de la politique-spectacle o lon se contente de payer llectorat de mots. Le discours explicatif de la cigale (v. 23-24) corrobore lui-mme les rticences de la fourmi. ce titre, notons lambivalence de ladjectif prometteuse qui renvoie simultanment aux attentes de llectorat et la surenchre des promesses. chaude par le discours politique, la fourmi avec le nologisme prsidensez place ironiquement la cigale en face de llection prsidentielle sans lui avoir accord sa voix , lui adressant ainsi par son propre discours une fin de non- recevoir.

    3 Connu en tant que chroniqueur regulier au Canard enchan, Roland Bacri est un citoyen qui, exprime son point de vue critique sur le monde social et politique. Ici, il crit pour Le Canard enchan, Journal sati-rique paraissant le mercredi , cet apologue en prise sur lactualit de la vie politique franaise de mars 1995. Les rponses aux questions prcdentes vous ont permis de comprendre que lauteur dnonce la lgret de certains politiciens qui recherchent bon compte le sou-tien de leur lectorat populaire. Un certain nombre de modalisateurs soulignent le jugement ngatif de lauteur propos de laudace de ces politiques rclamant des voix mais nagissant pas : satit , bel canto , temps show , tout venant , prsidensez . Ces expres-sions dnoncent labondance des belles paroles et le rgne de lap-parence qui caractrisent les murs politiques. Roland Bacri prend rsolument le parti de la fourmi trompe dans son attente et lasse des promesses. Ces modalisateurs soulignent aussi lexaspration du comdien lgard de linertie, de lirresponsabilit et de la vanit de celles et ceux qui veulent le pouvoir, non pour faire avancer les choses, mais pour le garder !

    4 Roland Bacri se sert de la fable plus quil ne la sert : sa rcriture est une actualisation de la fable de La Fontaine transpose dans le domaine de la vie politique, reprenant telle quelle sa logique profonde sous le travestissement ironique : les strotypes psychologiques des personnages sont respects, la nature des pripties aussi (demande de la cigale, refus de la fourmi) et certaines formules sont intgralement reprises (v.1, 3, 5, 7, 18, 19, 20, 23, 25). Linvention se limite ici des variations humoristiques : llection remplace la bise , la saison nouvelle devient la conjoncture , le temps chaud cde la place au temps show et La Marseillaise vient rimer avec aise .

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  • 51Squence 8 FR10

    Jean Anouilh va, lui, plus loin : la rcriture prend la forme dune recration. Les personnages gagnent en paisseur et en complexit par rapport au modle initial. Le droulement des pripties est ton-nant et modifie profondment le sens de la fable, lcriture rivalise de virtuosit rhtorique et potique avec celle de La Fontaine au point de laisser penser quil et pu lui-mme en tre lauteur. La cigale nutilise pas lenveloppe de la fable pour donner forme et vie un jugement critique : elle est dabord un tmoignage dadmiration dun crivain envers un autre. Limitation, ici, nest pas servile. Lhommage apporte un renouvellement la forme reprise et la revivifie. Nous avons affaire un pastiche qui actualise non pas seulement une thmatique et une sagesse, comme cest le cas pour la parodie de Roland Bacri, mais la crativit du genre lui -mme et de son criture.

    Corrig de lexercice n 7

    1 Ce texte se prsente comme un monologue pendant lequel lauteur sadresse un public quil prend tmoin : Depuis quelque temps, mon chien minquite Ca vous tonne, hein ? (l.1 et 15). Lcriture ici est celle dune prise parti qui suit le fil chevel dune pense inquite . Les phrases senchanent rapidement comme le suggrent les nombreux retours la ligne : Et mon chien, lui, qui ne rate jamais une occasion de se taire a cru bon dajouter : (l.12). Elles sont simples ou composes, relies entre elles par des virgules, des conjonc-tions de coordination ou des points de suspension, nombreux dans le texte, voquant la spontanit dun discours qui rassemble ses sou-venirs au moment : Tout le monde peut se tromper ! Mais quelles naient pas t autrement surprises dentendre mon chien parler ! Alors lLes gens ne stonnent plus de rien. (l.17 19). La stupeur exprime par le locuteur du texte se traduit par lemploi dune ponc-tuation motive domine par la modalit exclamative, avec quelques phrases de type interrogatif. La rptition du pronom de premire per-sonne sujet ( je ) ou complment ( moi ) traduit la volont dattirer lattention de lauditoire sur la situation relate et daffirmer par l une identit dfaillante. Le niveau de langue familier donne au discours un aspect libre, naturel et par consquent authentique : cest un peu abusif (l.3), jaime mieux vous dire (l.20-21), Je ntais pas de trs bon poil ( l.22). Les nombreuses interjections et les adverbes dinterpellation marquent quant eux, la ncessit imprieuse dtre entendu : hein ? (l.15), Eh bien (l.16), Alors l (l.18), Enfin quoi (l.39), Alors (l. 45), Ah ! (l.48). Lenjeu est en effet de taille : cest dans cette capacit communiquer, sadresser autrui, souligne par les marques de loralit, que le locuteur trouve encore, finalement, pour lui et pour ceux qui lcoutent, une preuve de son appartenance lespce humaine.

    2 Ce dialogue constitue en quelque sorte un sketch dans le sketch : cest une mise en abyme, en mme temps quune mise en scne, du questionnement du locuteur. Le public assiste indirectement une

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  • 52 Squence 8 FR10

    conversation entre le matre et son chien qui tend prouver lexactitude des propos tenus par lhumain. Ce nest dailleurs pas une conversation anodine, et pas seulement parce que linterlocuteur est un chien. Cest la premire du genre pour le matre. Les psychanalystes parleraient de scne primitive dans la mesure o elle constitue lorigine des troubles de lidentit exprims par lindividu. Ce dialogue sert de preuve et donc, dargument dautorit du moins dans lesprit du locuteur car, tout bien considr, le tmoignage en lui-mme est truff de remarques troublantes qui installent le doute dans lesprit des interlocuteurs. Ainsi, limage des gens qui ne stonnent plus de rien , (l.18, 19), le matre fait, certes, remarquer son chien : Cest la premire fois que tu me parles sur ce ton ! (l. 25 39), mais oublie de remar-quer que cest la premire fois quil lui parle tout court ! De surcrot, il confre, sans hsitation, son chien, un statut dinterlocuteur part entire, dbattant avec lui de la qualit des repas. Et, surprise, lon constate un glissement de termes entrinant lchange didentits : Il me dit : / Ta soupe nest pas bonne !/ Je lui dis : / Ta pte non plus ! . Le matre semble avoir dj pris, sans sen rendre compte, la place de son chien. Sa nature humaine ne lui apparat que fugacement : Et subitement, jai ralis que je parlais un chien (l. 36). Tout se passe alors comme si ce dialogue fonctionnait simultanment, dans le cadre de la double nonciation o sinscrit ce monologue, comme un contre-argument.

    La logique implacable du dlire inconscient qui se manifeste l pour le public fait apparatre rtrospectivement cette conversation, rappor-te au style direct, comme un argument par labsurde (le chien pris comme interlocuteur) et ad hominem, qui discrdite compltement la personne du locuteur.

    3 Le thme est double : cest celui de lchange didentit, dune mta-morphose croise entre un homme et son chien. Et cest aussi lexpres-sion implicite dune folie, dune alination qui altre progressivement la perception du rel et perturbe la relation aux autres.

    Le passage introductif (l.1 4) reflte toute lambigut du texte puisque la premire phrase nonce une situation plausible : Depuis quelque temps, mon chien minquite . Ds la phrase suivante, la logique courante se fissure : il se prend pour un tre humain, et je narrive pas len dissuader . La proposition coordonne indique que le locuteur confre son chien un statut dinterlocuteur part entire. Le verbe dissuader renvoie un travail de persuasion supposant un change verbal raisonn entre le matre et son chien.

    Suivent trois anecdotes qui relatent lhistorique de ce trouble affec-tant conjointement le chien et son matre. La conjonction de subordi-nation valeur concessive quoique , prsente aux lignes 4 et 39, 40, enclenche un processus de remmoration plac sous le signe du doute.

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  • 53Squence 8 FR10

    La premire histoire est introduite par ladverbe dernirement (l.5) de mme que la troisime : le repre temporel propos est bien flou et suggre une difficult sinscrire dans une chronologie partage avec lauditoire. Jusqu la ligne 19, le locuteur voque lpisode de la promenade : je me promenais avec mon chien que je tenais par la laisse . Cest l que pour la premire fois, il passe aux yeux dautres personnes pour son chien. Le plus curieux nanmoins, cest la raction de la victime : Eh bien, moi, ce qui ma le plus tonn, ce nest pas que ces dames maient pris pour un chien () Mais quelles naient pas t autrement surprises dentendre mon chien parler ! (l.16,17,18). Autrement dit, le locuteur accepte naturellement dtre confondu avec son chien, de mme quil considre comme une vidence que celui-ci prenne la parole. Il stonne simplement quelles ne stonnent pas, quand lui-mme ne semble dcidment stonner de rien !

    La deuxime anecdote rapporte vise montrer la propre surprise du matre lorsque le phnomne sest produit pour la premire fois, lignes 20 40. Elle comporte un dialogue qui tablit comme avre la capacit du chien prendre la parole. L aussi, quelques dtails inquitants discrditent la personne du matre. Il est allong sur le tapis tandis que son chien est assis dans son fauteuil (l. 22). Le locuteur prcise mme, avec fiert, quil a un flair terrible pour sentir que son chien nest pas dans son assiette. Cette fois encore, ltonnement du matre est inattendu : il ne reconnat pas au chien le droit de sadresser lui, mais a lair de trouver normal quil puisse parler : Tiens ! Tu nes quune bte, je ne veux pas discuter avec toi ! (l. 38).

    La dernire anecdote confirme aux yeux du matre son propre change-ment didentit dont lauditoire a dj pris conscience au lieu daller ouvrir la porte, je me suis mis aboyer ! (l. 43). Cet pisode a une forte valeur symbolique : le matre est dpossd de la fameuse parole humaine qui le distinguait encore de son animal. Cela entrine la dcla-ration du chien propos de son matre, ligne 14 : Il ne lui manque que la parole madame ! . Mais l encore, le drame nest pas celui quon pense : ce nest pas tant le fait de se mettre spontanment aboyer qui drange le matre mais le fait que le chien qui attendait derrire la porte, a tout entendu ! . Il reconnat ainsi implicitement son chien comme une figure dautorit, susceptible de lui demander des comptes. Consquence immdiate : les apparences ne sont plus prserves et le chien devient le matre de son matre, lequel, en retour, devient le chien de son chien : Avant, quand je lui lanais une pierre, il la rapportait ! Maintenant, non seulement il ne la rapporte plus, mais cest lui qui la lance ! (l. 47, 48). Le doute initial est dfinitivement balay : le chien est devenu une personne, non seulement aux yeux des autres, mais aussi aux yeux du matre lui-mme comme le soulignent les dernires lignes renvoyant au titre , signe de la dmonstration accomplie : Ah ! Mon chien, cest quelquun ! Cest dommage quil ne soit pas l, il vous aurait racont tout a mieux que moi ! . Lexclamative pousse labsurdit des considrations du matre son paroxysme : le chien est dsign admirati-

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  • 54 Squence 8 FR10

    vement par lnonciateur comme linterlocuteur lgitime de lauditoire. La folie individuelle tend se transformer en une vritable folie collective !

    Chaque tape du texte tmoigne ainsi de laggravation de la perte didentit du locuteur qui renonce totalement, pour finir, son statut de matre, cest--dire, dtre humain : Alors, depuis, je nen suis plus le matre (l. 45).

    4 Le public auquel sadresse Raymond Devos voit se brouiller ses repres logiques habituels. La situation dcrite rvle toutes les chausse-trappes, les quivoques, les implicites proches de labsurde, vhiculs, notre insu, par la langue ordinaire qui se prte, ici, merveille au rcit dlirant du matre. Le texte joue, en effet, avec des expressions toutes faites que personne (sauf les artistes !) ninterroge plus. Ces expressions, en raison du sujet choisi, dclinent lusage de la rf-rence animale dans la langue courante : on trouve par exemple les expressions ralises avec le mot bte . Ce nest pas tellement que je prenne mon chien pour plus bte quil nest (l. 2, 3), Tu nes quune bte, je ne veux pas discuter avec toi ! (l. 38), Je suis devenu sa bte noire, quoi ! (l. 48). On ne stonnera pas de relever bon nombre dexpressions qui tendent prter des comportements animaux ltre humain puisque cest la principale proccupation de lnonciateur : il y a lexpression mettre la puce loreille (l. 5), ne pas tre de bon poil , (l. 21), avoir du flair (l. 23), aller aux Puces (l. 41). Notons le traitement tout particulier rserv aux expressions convenues : Il nest pas mchant et il ne lui manque que la parole (l. 11, 14). Dans la langue courante, elles humanisent lanimal. Ici, tout au contraire, elles animalisent lhomme puisque ces propos sont tenus par la dame dont la petite fille caresse la main du matre et par le chien lui-mme ! Le prsuppos de cet usage ironique de la langue, cest quaux yeux de tous le matre est manifestement un animal. Quelques expressions suggrent, linverse, laccs du chien au rang dhumain : se prendre pour quelquun (l. 3), ne pas tre dans son assiette (l. 23), rater une occasion de se taire (l. 12), tre le matre (l. 45). Par son sujet, le texte active simultanment le sens propre et figur de chacune de ces expressions. Ce procd rhtorique se nomme une syllepse. La rencontre du mot chien et du mot Puces (l. 42) rveille ainsi le sens originel de lexpression li au parasite des fourrures animales. Lorsque le matre dclare quil nest pas de trs bon poil , on ne pense pas seulement son humeur mais au pelage de lanimal dont il prend, au fur et mesure de son discours et de ses aveux, lidentit. On se rend compte de la dimension ludique du traitement du langage qui gnre lui tout seul cette confu-sion des identits. Raymond Devos, tel un pote, revivifie le langage ordinaire qui retrouve ainsi toute sa fantaisie et son inventivit.

    5 Il serait plus exact ici de parler des morales que de la morale. Un ensei-gnement explicite, celui formul par le locuteur lui-mme, et implicite, dgag par les interlocuteurs, se distinguent. Tout dabord, la premire

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  • 55Squence 8 FR10

    anecdote dune part, la troisime, dautre part, se concluent par une moralit : les gens ne stonnent plus de rien ,(l.18,19) et les gens croient nimporte qui (l.51). Finalement, le matre se plaint moins de son chien que de lattitude des autres humains. Il dnonce leur aveu-glement et leur crdulit, ce qui favorise, dans sa logique lui, la prise de pouvoir du chien. Les interlocuteurs que nous sommes peuvent lire ces morales autrement. Le matre reproche dans la premire morale une attitude quil remarque chez autrui mais pas chez lui-mme. On attend toujours quil stonne davoir un chien dou de la parole. Moralit : on voit la paille dans lil de son voisin mais pas la poutre dans le sien . Nous qui coutons ce monologue trange, nous faisons gale-ment partie des gens qui croient nimporte qui ! en loccurrence ici le matre qui raconte nimporte quoi. Moralit : il ne faut pas croire tout ce quon raconte et notamment tout ce qui est racont l.

    Avec un recul supplmentaire, cette histoire nous donne rflchir aussi sur le sens profond des mots, ainsi que sur le rapport entre les hommes et leurs animaux dans notre socit moderne. Les expres-sions figes sont source de confusion et dincongruit comiques, voire fantasmatiques, ds que lon samuse les utiliser dans un contexte hors norme. Elles sont ainsi soustraites luniformit de leur valeur demploi usuelle qui provoque leur appauvrissement. Les mots peu-vent alors retrouver le chemin de la polysmie et donc de la fantaisie et de la posie. Cest une faon pour la langue de rester bien vivante. Lautre enseignement que dispense cette histoire, cest que lhomme, force de sentourer danimaux de compagnie, finit par prendre lani-mal pour une personne, ce qui pourrait entraner comme consquence fcheuse quil se confonde lui-mme avec lanimal !

    Reste la question de savoir si ce texte peut tre assimil une fable. En ce quelle propose un enseignement mdiatis par un rcit exem-plaire portant sur la nature humaine et les comportements en socit, oui, nous venons de le voir. Mais dans son mode nonciatif comme dans ses choix stylistiques, non. Le fabuliste ne renvoie pas sa propre personne tout au long de la fable en employant le je de premire personne. Dautre part, nous avons affaire ici non pas une narration mais un discours direct qui traduit toute la gamme des motions ressenties par lnonciateur : stupfaction, indignation, rprobation, admiration. Dans la fable, lauteur exprime un point de vue mais pas ses ractions immdiates. Le choix de la prose et non du vers, sil nest pas obligatoire pour la fable, nen souligne pas moins le dtachement par rapport ce modle suppos. Et pour finir, dans la fable, la pr-sence de lanimal est un procd mtaphorique renvoyant la comdie humaine. Dans ce monologue, il y a coexistence des deux espces humaine et animale, qui ne fraient pas dans la fable traditionnelle. Les procds de la mtaphore et de lallgorie se chargent, en effet, de sparer dans la fiction les deux espces pour mieux les associer sur un plan symbolique. Ici, nulle trace de ce travestissement : seu-lement laveu inquitant et brut dun mimtisme qui met en vidence lalination ordinaire de ltre humain et de son animal de compagnie.

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  • 56 Squence 8 FR10

    3 Techniquesde rcritureDes formes diverses de rcriture

    Les phnomnes dintertextualit montrent que les uvres artistiques, notamment en littrature, se nourrissent de celles qui les ont prc-des. Aussi les lectures dun crivain exercent-elles sur ses crits une influence complexe, plus ou moins consciente, pas toujours aise dis-cerner et les emprunts peuvent prendre des formes diffrentes.

    Dfinition : Rcrire, cest donner une nouvelle version dun texte dj crit (texte source ou hypotexte). La rcriture est donc tout la fois reprise et variation de ce texte.

    On distingue diffrents types de rcriture :

    le travail de rcriture de lcrivain sur ses propres textes (corrections, variantes),

    linsertion de texte (citations, plagiat, allusions),

    limitation (pastiches, imitations dcrivains, dpoque ou de mouve-ments littraires, de discours),

    la transformation de textes par transposition (changement de genre, de registre, ou de point de vue) ou par la parodie.

    1. Le travail de correction de lcrivain de ses propres textes

    Lauteur aboutit au texte dfinitif de son uvre aprs des corrections successives (ajouts, suppressions, dplacements, etc.). Les traces de ces modifications (brouillons dcrivains, ditions diffrentes) peuvent tre sources dtude pour des chercheurs.

    2. Linsertion de texte

    La rfrence

    La rfrence un autre texte peut se faire sous le mode de la simple allusion ou de la citation.

    A

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  • 57Squence 8 FR10

    La citation, insertion dun texte dans un autre, est toujours prsente entre guillemets ou en italique. La citation peut avoir des fonctions dif-frentes (argument dautorit, fonction ornementale).

    Lallusion littraire cre une complicit entre auteur et lecteur, reposant sur la comprhension attendue de celle-ci.

    Le plagiat

    Le plagiat consiste en une citation dissimule volontairement. Un plagiaire sexpose une condamnation juridique car cette pratique porte atteinte la proprit intellectuelle, mais pour certains crivains ( partir de la fin du XIXe sicle), cela peut tre un jeu.

    Lautramont, par provocation, en fit un principe dcriture dans son recueil potique Les chants de Maldoror (1869).

    3. Limitation dun texte

    Limitation est la reprise, au sein dun mme genre littraire, de mmes thmes, personnages, intrigues, ou images. Les auteurs anciens (grecs et latins), considrs comme des modles incontournables et insurpas-sables, ont t imits par les auteurs des sicles durant, et leurs codes respects (reprise des arts potiques dAristote et dHorace). Au XVIIe sicle, la doctrine classique en avait impos le principe, les nouveaux auteurs taient jugs sur leur art dinnover tout en imitant.

    La Fontaine transpose et enrichit des fables dsope ou de Phdre ; Racine et Corneille sinspirent de sujets de tragdies antiques, Molire dintrigues ou de personnages de la comdie latine.

    La reprise de mythes

    Les mythes littraires parce quils constituent des rcits symboliques, dont le sens a une porte qui dpasse lhistoire raconte, offrent la pos-sibilit dtre adapts dautres poques dans des rcritures sans cesse renouveles.

    Les mythes antiques (Amphitryon, Antigone, lectre, dipe, etc.) et des mythes modernes comme celui de Dom Juan continuent faire lobjet de rcritures (en littrature, peinture, musique, cinma).

    Le pastiche

    Le pastiche (de litalien, pasticcio, pt , mlange ) consiste imiter et reproduire le style dun auteur en reprenant ses thmes, sa syntaxe, son lexique, les procds stylistiques quil emploie. Le pastiche peut tre un hommage rendu un crivain, srieux ou humoristique. Il ncessite une excellente connaissance de lauteur pastich.

    Exemple

    Exemple

    Exemple

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  • 58 Squence 8 FR10

    Dans Pastiches et mlanges, les pastiches crits par Marcel Proust rvlent une connaissance et une analyse trs fines de Flaubert, Balzac, Sainte-Beuve, etc.

    . La transposition

    La transposition repose sur un emprunt mais en oprant un changement de genre ou une adaptation dans un autre art. Elle peut :

    transposer un texte dans un genre diffrent : par exemple, une uvre narrative en pice de thtre ( ex : La dame aux camlias de Dumas deve-nue un drame en cinq actes ; Candide de Voltaire adapt la scne par Maurice Yendt), ou en bande dessine (Gemma Bovery de Posy Simmonds transpose en roman graphique Madame Bovary de Flaubert), ou encore en film (ex : Le hussard sur le toit de Giono (1951), film ralis par Jean-Paul Rappeneau (1995) ; Tous les matins du monde de Quignard adapt par Alain Corneau la mme anne en 1991).

    transposer dans un contexte diffrent des thmes romanesques ou des mythes antiques (ex : Jean Giraudoux modernise le mythe dlectre).

    transposer une uvre dans un registre diffrent, au moyen de modifi-cations lexicales, grammaticales, de procds stylistiques, de thma-tiques propres au registre choisi.

    . La parodie

    Dans lAntiquit, la parodie (du grec pardia, contre-chant ), consistait dtourner lpope des fins comiques.

    Le Virgile travesti de Scarron reprenant dans un style bas des pisodes de lnide de Virgile (fondation lgendaire de Rome par ne) pour susciter le rire.

    La parodie reprend les caractristiques dune uvre, les grossissant, sou-vent pour ridiculiser des personnages ou des actions. Elle a souvent une fonction critique, son but pouvant tre satirique, et mme subversif en modifiant son genre, son registre et ses valeurs.

    Exemple

    Exemple

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  • 59Squence 8 FR10

    Lcriture dinvention au bac : la transposition limitation

    Principes gnraux

    Lcriture dinvention complte ltude littraire car elle ncessite une bonne comprhension des textes lus : en effet, cet exercice se pratique toujours partir dun texte. Elle fait appel vos facults dinvention et dimagination et conduit un travail approfondi sur la langue.

    Il sagit surtout des critures suivantes :

    criture de descriptions ;

    criture de textes argumentatifs ;

    criture narrative ;

    initiation la rflexion sur le dialogue.

    On distingue, en gros, quatre types dexercices. On peut vous demander :

    1. de transposer2. de transformer3. de reprendre4. dimiter.

    Ici dans loptique des rcritures, nous vous proposons de vous entra-ner la transposition et limitation.

    1. La transpositionLexercice qui consiste transposer revt diverses formes.

    On peut vous demander de changer :

    le cadre temporel, par exemple en passant du XIXe au XXIe sicle le mode de narration, par exemple en faisant varier le point de vue (en

    faisant raconter la scne par un autre personnage) le genre ou le registre. On peut vous demander de transformer un dia-

    logue romanesque en dialogue thtral (transposition de genre) ou un rcit tragique en rcit comique (transposition de registre).

    Ainsi, on aurait pu vous demander de transposer Le Trou lpoque actuelle, en supposant que Renard et Flamche se sont disput une place de parking ; ou bien, on aurait pu imaginer un changement de narrateur, par exemple Mlie racontant laffaire sa sur.

    Voyons un exemple de la troisime sorte de transposition. Le texte de dpart est une comdie de Marivaux de 1725, Lle des esclaves.

    B

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  • 60 Squence 8 FR10

    Lle des esclaves

    ActeursIphIcrate, arlequIn, euphrosIne, clanthIs, trIvelIn, des habItants de lle.

    La scne est dans lle des Esclaves.

    Le thtre reprsente une mer et des rochers dun ct,

    et de lautre quelques arbres et des maisons.

    Scne 1IphIcrate savance tristement sur le thtre avec Arlequin.

    IphIcrate, aprs avoir soupir arlequIn ?

    arlequIn, avec une bouteille de vin quil a sa ceinture Mon patron.

    IphIcrate Que deviendrons-nous dans cette le ?

    arlequIn Nous deviendrons maigres, tiques, et puis morts de faim ; voil mon sentiment et notre histoire.

    IphIcrate Nous sommes seuls chapps du naufrage ; tous nos camarades ont pri, et jenvie maintenant leur sort.

    arlequIn Hlas ! ils sont noys dans la mer, et nous avons la mme commodit.

    IphIcrate Dis-moi ; quand notre vaisseau sest bris contre le rocher, quelques-uns des ntres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe ; il est vrai que les vagues lont enveloppe, je ne sais ce quelle est devenue ; mais peut-tre auront-ils eu le bonheur daborder en quelque endroit de lle, et je suis davis que nous les cherchions.

    arlequIn Cherchons, il ny a point de mal cela ; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup deau-de-vie : jai sauv ma pauvre bouteille, la voil ; jen boirai les deux tiers, comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.

    IphIcrate Eh, ne perdons point de temps, suis-moi, ne ngligeons rien pour nous tirer dici ; si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athnes, car nous sommes dans lle des Esclaves.

    arlequIn Oh ! oh ! quest-ce que cest que cette race-l ?

    Iphicrate Ce sont des esclaves de la Grce rvolts contre leurs matres, et qui depuis cent ans sont venus stablir dans une le, et je crois que cest ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher arlequin, est de tuer tous les matres quils rencon-trent, ou de les jeter dans lesclavage.

    arlequIn Eh ! chaque pays a sa coutume : ils tuent les matres, la bonne heure, je lai entendu dire aussi ; mais on dit quils ne font rien aux esclaves comme moi.

    IphIcrate Cela est vrai.

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  • 61Squence 8 FR10

    arlequIn Eh ! encore vit-on.

    IphIcrate Mais je suis en danger de perdre la libert et peut-tre la vie ; arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ?

    arlequIn, prenant sa bouteille pour boire Ah ! je vous plains de tout mon cur, cela est juste.

    IphIcrate Suis-moi donc.

    arlequIn, siffle Hu ! hu ! hu !

    IphIcrate Comment donc ! que veux-tu dire ?

    arlequIn, distrait, chante Tala ta lara.

    IphIcrate Parle donc, as-tu perdu lesprit, quoi penses-tu ?

    arlequIn, riant Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate, la drle daventure ! je vous plains, par ma foi ; mais je ne saurais mempcher den rire.

    IphIcrate , part les premiers mots Le coquin abuse de ma situation : jai mal fait de lui dire o nous sommes. arlequin, ta gaiet ne vient pas propos ; marchons de ce ct.

    arlequIn Jai les jambes si engourdies !

    IphIcrate Avanons, je ten prie.

    arlequIn Je ten prie, je ten prie ; comme vous tes civil et poli ; cest lair du pays qui fait cela.

    IphIcrate Allons, htons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la cte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-tre avec une partie de nos gens, et, en ce cas-l, nous nous rembarquerons avec eux.

    arlequIn, en badinant. Badin , comme vous tournez cela ! (Il chante :)

    Lembarquement est divin

    Quand on vogue, vogue, vogue.

    Lembarquement est divin,

    Quand on vogue avec Catin.

    IphIcrate, retenant sa colre. Mais je ne te comprends point, mon cher arlequin.

    arlequIn Mon cher patron, vos compliments me charment, vous avez coutume de men faire coups de gourdin qui ne valent pas ceux-l ; et le gourdin est dans la chaloupe.

    IphIcrate Eh ! ne sais-tu pas que je taime ?

    arlequIn Oui ; mais les marques de votre amiti tombent toujours sur mes paules, et cela est mal plac. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bnisse ! sils sont morts, en voil pour longtemps, sils sont en vie, cela se passera, et je men goberge.

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  • 62 Squence 8 FR10

    IphIcrate , un peu mu. Mais jai besoin deux, moi.

    arlequIn, indiffremment. Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous drange pas.

    IphIcrate Esclave insolent !

    arlequIn, riant . Ah ! ah ! vous parlez la langue dAthnes ; mauvais jargon que je nentends plus.

    IphIcrate Mconnais-tu ton matre, et nes-tu plus mon esclave ?

    arlequIn, se reculant dun air srieux . Je lai t, je le confesse ta honte ; mais va, je te le pardonne : les hommes ne valent rien. Dans le pays dAthnes, jtais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela tait juste, parce que tu tais le plus fort, Eh bien : Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu pense-ras de cette justice-l, tu men diras ton sentiment, je tattends l. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable, tu sauras mieux ce quil est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la mme leon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes matres.

    Il sloigne.

    IphIcrate, au dsespoir, courant aprs lui lpe la main. Juste ciel ! peut-on tre plus malheureux et plus outrag que je le suis ? Misrable ! tu ne mrites pas de vivre.

    arlequIn Doucement ; tes forces sont bien diminues, car je ne tobis plus, prends-y garde.

    Soit lnonc suivant :

    Vous transposerez cette scne dexposition de thtre en incipit1 de nou-velle. Le narrateur sera anonyme et vous conserverez le registre comique.

    Regardons dabord le texte de dpart.

    De quoi sagit-il ? Dune scne dexposition qui est aussi une scne de rbellion, dans le registre comique.

    De qui sagit-il ? Dun matre, Iphicrate et dun esclave, arlequin.

    O a lieu laction ? Sur lle des esclaves, une le o depuis cent ans sont venus stablir des esclaves rvolts contre leurs matres. Leur coutume est de tuer les matres qui abordent chez eux ou de les rduire en esclavage.

    Quand a lieu laction ? Dans lAntiquit grecque (allusion Athnes).

    Dans notre extrait, quels sont les lments caractristiques du genre th-tral qui vont poser des problmes de transposition ? Les didascalies et le dialogue thtral.

    Sujet:

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  • 63Squence 8 FR10

    Les didascalies correspondent ce que voit le spectateur et ce que lit le lecteur de la pice.

    On remarque dabord que deux personnages sur les cinq nomms sont prsents en scne. Chacun nomme lautre, comme il est de tradition dans la scne dexposition. Iphicrate appelle son esclave :

    Arlequin , celui-ci rpond : Mon patron ! et plus loin : Monsieur Iphicrate .

    Le dcor est indiqu dune faon particulirement prcise pour lpoque : une mer et des rochers dun ct, et de lautre quelques arbres et des maisons . Il a un caractre assez sauvage et, simultanment cest une sorte de pige pour Iphicrate ( dun ct de lautre ).

    Certaines didascalies donnent aux personnages des attributs, une pe , une bouteille . Un apart traduit les penses dIphicrate : Iphicrate, part les premiers mots. Le coquin abuse de ma situation ; jai mal fait de lui dire o nous sommes . Dautres didascalies notent les gestes ou attitudes : Iphicrate soupire, court aprs arlequin lpe la main ; arlequin boit, siffle, chante, rit, sen va. Enfin, Marivaux prcise sur quel ton la rplique doit tre dite : distrait , en badinant , retenant sa colre , un peu mu , indiffremment , dun air srieux , au dsespoir . Tout ceci correspond des notations psychologiques.

    Le dialogue thtral pose dautres problmes.

    Dabord le discours est toujours direct ; le nom des personnages figure en tte des rpliques seulement pour la commodit de la lecture. Ensuite, la liaison, dune rplique lautre, se fait souvent sur la reprise dun mot, par exemple :

    IPHICRATE. Que deviendrons-nous dans cette le ?

    ARLEQUIN. Nous deviendrons maigres [] .

    Ou bien :

    IPHICRATE. [] je suis davis que nous les cherchions.

    ARLEQUIN. Cherchons [] .

    Ou encore :

    IPHICRATE. [] Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ?

    ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire Ah ! je vous plains de tout mon cur [] .

    Parfois, le dramaturge a recours un anaphorique21 :

    IPHICRATE. [] nes-tu plus mon esclave ?

    ARLEQUIN, se reculant dun air srieux. Je lai t [] .Les exemples pourraient tre multiplis ; le dialogue thtral, remarquons-le, est trs loin de la ralit.

    21. Anaphorique : en linguistique, cest un terme de reprise, la plupart du temps un pronom.

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  • 64 Squence 8 FR10

    Cette scne prsente aussi une spcificit : cest une scne dexposition : la situation est prcise rapidement, avec quelques retours en arrire et laction sengage.

    Dans une narration, les personnages ne vont pas se prsenter eux-mmes. Ils seront prsents par le narrateur anonyme, dcrits, ainsi que le dcor. Leurs actions seront narres et il faudra, dune manire ou dune autre, traduire leurs penses, leurs sentiments.

    Pour ce qui est du dialogue, il ne sera pas intgralement repris mais quelques rpliques percutantes peuvent tre conserves. On alternera discours direct, indirect, voire indirect libre.

    Enfin, plutt que de faire des retours en arrire, il vaut peut-tre mieux, dans une narration, conserver la chronologie des vnements. Nanmoins, ce nest pas une obligation.

    Avant que je vous fournisse un corrig-type, procdons une rvision rapide sur le discours.

    DiscoursComment est annonc le

    discours ?Les paroles sont-elles

    modifies ?

    Quelles sont les ven-tuelles

    modifications ?

    Direct Par les guillemets ou les tirets; Non

    IndirectPar un verbe comme il dit que , il demande si , etc.

    Oui Temps de verbes, per-sonnes, complments et adverbes de temps.Indirect Libre

    Il ny a aucune annonce habi-tuellement.

    Oui

    Tentons maintenant une transposition du texte de Marivaux en nous rem-morant quelques contraintes propres au genre de la nouvelle.

    Dans lincipit est indiqu sommairement le pass des personnages ; ou des portraits rapides peuvent y tre insrs22.

    Laction commence rapidement.

    Il y a des dialogues au discours direct, mais leur nombre est limit. La narration domine.

    Aux temps lointains o Athnes dominait la Grce, la colre de Posidon23

    rejeta un navire sur le rivage inhospitalier dune le mal connue. Les vagues dchanes fracassrent le vaisseau sur les rochers aigus ; certains pas-sagers tentrent de se sauver en sautant dans une frle embarcation de secours mais ils furent envelopps par les flots24. Deux hommes, sac-crochant un mt25, parvinrent gagner la rive, un jeune aristocrate athnien, Iphicrate, et son esclave Arlequin.

    E Exemple de transposition

    possible

    22. Le principe est le mme dans le roman, mais celui-ci est trs dtaill.

    23. Cest une note de couleur locale. Posidon est le dieu grec de la mer.

    24. Il ne faut pas modifier les donnes du texte.

    25. Rien nest indiqu ce propos dans le texte : on peut donc inventer.

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  • 65Squence 8 FR10

    Chacun avait conserv un objet cher : le premier son pe, le second un flacon de vin. Le lieu o ils abordrent semblait fort dangereux avec dun ct la mer hostile et, de lautre, les habitations proches dindignes aux intentions indtermines.Iphicrate tait fort inquiet car il savait o il se trouvait : dans lle des Esclaves, une le colonise depuis plus de cent ans par des esclaves rvolts et dont la coutume tait de tuer les matres ou de les rduire en esclavage. Compltement dsorient, il crut bon de confier ses craintes Arlequin. Celui-ci, dabord tonn, prit bien vite son parti :

    Eh ! chaque pays a sa coutume, rpondit-il. Ils tuent les matres la bonne heure, je lai entendu dire aussi ; mais on dit quils ne font rien aux esclaves comme moi26.

    Iphicrate tentant de lapitoyer, Arlequin dboucha son flacon en sexcla-mant : Ah ! je vous plains de tout mon cur, cela est juste26. Iphicrate lui ordonna alors de le suivre afin de chercher dautres survivants ventuels mais, surprise, Arlequin nobtempra pas ! Il se mit siffler, chanter et rire. Iphicrate comprit, mais un peu tard, quil avait commis une faute de tactique. Quittant le ton imprieux :

    Avanons, je ten prie, dit-il.

    Je ten prie, je ten prie ; comme vous tes civil et poli, cest lair du pays qui fait cela26.

    Et Arlequin, plein de gaiet, de se mettre nouveau chanter. Iphicrate, dominant sa colre, poursuivit :

    Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

    Mon cher patron, rpliqua ce dernier, vos compliments me charment, vous avez coutume de men faire coups de gourdin qui ne valent pas ceux-l ; et le gourdin est dans la chaloupe26.

    Aussi Arlequin ntait-il pas press de revoir des survivants, malgr les tentatives dIphicrate pour lapitoyer ou le dominer. Cessant de plaisanter, il dit son fait son ancien matre : dans le pays dAthnes, il tait son esclave, Iphicrate le traitait comme un pauvre animal et disait que cela tait juste, parce quil tait le plus fort27. Arlequin ajouta quIphicrate allait trouver l plus fort que lui, quon allait le faire esclave son tour, quon lui dirait aussi que cela tait juste28. Arlequin tait curieux de voir ce que son ancien matre penserait ; dailleurs, si tous les matres recevaient la mme leon, les choses en iraient mieux pour tout un chacun27.

    Arlequin voulut alors sen aller. Mais Iphicrate, dsespr lide de res-ter seul dans ce milieu hostile, et offens par les propos de son esclave, tira du fourreau lpe quil avait au ct et courut aprs lui. Arlequin nen fut gure troubl, et fit remarquer Iphicrate que, livr lui-mme, il ne savait ni ne pouvait faire grand-chose28 !

    26. Discours direct

    27. Discours indirect libre Il faut un peu de varit !

    28. Discours indirect }

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  • 66 Squence 8 FR10

    Bien sr, il y a des choix subjectifs et il ny aura pas deux devoirs identiques.

    2. LimitationOn peut vous demander dimiter un style, une criture ( la manire de ) par exemple de dcrire un objet, un paysage, un portrait en liaison avec ltude dun roman

    Lisons un extrait dun roman raliste, un roman de Balzac, Eugnie Grandet (1833). lintrieur de La Comdie Humaine (titre que Balzac donne lensemble de son uvre), ce roman est class dans les tudes de murs et plus particulirement dans les scnes de la vie en province .

    Ce passage est tir du chapitre premier intitul : Physionomies bour-geoises . Aprs avoir dcrit une rue pittoresque de Saumur et le mode de vie de ses habitants, lauteur prsente le pre Grandet (le pre de lhrone, Eugnie), sa carrire, ses habitudes, son portrait physique et moral. Le pre Grandet, ancien maire de Saumur, parti de rien (il tait tonnelier) est devenu fort riche ; il est dune avarice sordide. Puis lauteur prsente la maison de Grandet en commenant par lentre. Vient ensuite la pice principale.

    Au rez-de-chausse de la maison, la pice la plus considrable tait une salle dont lentre se trouvait sous la vote de la porte cochre. Peu de personnes connaissent limportance dune salle dans les petites villes de lAnjou, de la Touraine et du Berry. La salle est la fois lan-tichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle manger ; elle est le thtre de la vie domestique, le foyer commun ; l, le coiffeur du quartier venait couper deux fois lan les cheveux de M. Grandet ; l entraient les fermiers, le cur, le sous-prfet, le garon meunier.

    Cette pice, dont les deux croises donnaient sur la rue, tait plan-chie ; des panneaux gris, moulures antiques, la boisaient de haut en bas ; son plafond se composait de poutres apparentes gale-ment peintes en gris, dont les entre-deux taient remplis de blanc en bourre29 qui avait jauni.

    Un vieux cartel de cuivre incrust darabesques en caille ornait le manteau de la chemine en pierre blanche, mal sculpt, sur lequel tait une glace verdtre dont les cts, coups en biseau pour en mon-trer lpaisseur, refltaient un filet de lumire le long dun trumeau30 gothique en acier damasquin. Les deux girandoles31 de cuivre dor qui dcoraient chacun des coins de la chemine taient deux fins ; en enlevant les roses qui leur servaient de bobches, et dont la ma-tresse-branche sadaptait au pidestal de marbre bleutre agenc de vieux cuivre, ce pidestal formait un chandelier pour les petites jours32.

    29. Bourre : mortier compos de chaux et de bourre (dchets de paille ou de laine), moins coteux que la chaux.

    30. Trumeau : portion dun mur entre deux fentres et, par extension, la glace qui loccupe.

    31. Girandole : chandelier plusieurs branches.

    32. Les jours ordinaires, o lon ne reoit pas.

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  • 67Squence 8 FR10

    Les siges de forme antique taient garnis en tapisseries reprsentant les fables de La Fontaine ; mais il fallait le savoir pour en reconnatre les sujets, tant les couleurs passes et les figures cribles de reprises se voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures, espces de buffets termins par de crasseuses tagres. Une vieille table jouer en marqueterie, dont le dessus faisait chiquier, tait place dans le tableau33 qui sparait les deux fentres. Au-dessus de cette table, il y avait un baromtre ovale, bordure noire, enjoliv par des rubans de bois dor, o les mouches avaient si licencieusement foltr que la dorure en tait un problme.

    Sur la paroi oppose la chemine, deux portraits au pastel taient censs reprsenter laeul de madame Grandet, le vieux monsieur de la Bertellire, en lieutenant des gardes franaises34, et dfunte35 madame Gentillet en bergre. Aux deux fentres taient draps des rideaux en gros36 de Tours rouge, relevs par des cordons de soie glands dglise. Cette luxueuse dcoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait t comprise dans lachat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble37 en tapisserie et les encoignures en bois de rose.

    Dans la croise la plus rapproche de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds taient monts sur des patins, afin dlever madame Grandet une hauteur qui lui permt de voir les passants. Une travailleuse38 en bois de merisier dteint remplissait lembrasure, et le petit fauteuil dEugnie Grandet tait plac tout auprs.

    Supposons le libell suivant.

    la manire de Balzac, vous dcrirez une pice caractristique dune maison. Vous resterez dans le genre romanesque.

    Dans lcriture dinvention, un travail prparatoire danalyse du texte-support est toujours ncessaire. Quand on vous demande dcrire la manire de , ce travail doit tre encore plus approfondi que dans les autres cas.

    Le travail pralable effectu, nous pourrons tenter une description la manire de Balzac. Comment procdait-il lui-mme ? Beaucoup ont cru quil dpeignait vraiment une maison de Saumur (on y faisait mme visiter la maison de la rue du Fort comme la maison de Grandet), mais ce nest pas le cas : il transpose des lments emprunts des souvenirs familiers. Il dcrit des choses quil a vues Sach, en Touraine, Noyers, en Indre-et-Loire ; il les dispose sa guise dans le cadre romanesque.

    33. Tableau : pan de mur.

    34. Corps dinfanterie dlite.

    35. Dfunte (langue judiciaire du XIXe sicle).

    36. Gros : toffe de soie gros grain.

    37. Meuble : ameublement.

    38. Table ouvrage.

    Sujet :

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  • 68 Squence 8 FR10

    On peut procder comme lui, dcrire des objets rels (cest plus prudent dans un roman raliste), en les dplaant, en les disposant sa guise. Noublions pas que les lieux doivent suggrer quelque peu le caractre de loccupant.

    Au premier tage, droite, se trouvait une pice que M. Serre appelait son bureau. Ctait l quil recevait les visiteurs non familiers, les collgues de travail, les clients. Une porte basse de style Louis XIII souvrait sur une pice pourvue de quatre grandes fentres, deux donnant sur la rue et deux sur un jardinet priv ; elle tait planchie larges lattes de chne, garnies de clous en fer forg.

    Sur la droite, des panneaux de noyer blond dAmrique, de style Louis XIII pur et rustique, revtaient le mur. Le milieu de ces panneaux tait occup par une chemine moulure et sculpte, dont le foyer tait orn dune plaque de fonte aux armes des ducs de Noailles et de chenets anciens, sur le ct tait repli un pare-feu quelque peu rouill.

    Sur le manteau de la chemine taient disposes quatre lampes : une lanterne sourde en fer et trois lampes huile en porcelaine dpoque Empire et Restauration, une bote dorer les pilules et un nuclus en silex rappelant une tte de hibou compltaient la dcoration. Au-dessus se dressaient superbement deux flambeaux Louis XVI, dors lor fin, et plus haut encore tait suspendu lenvers un rcipient de cuivre martel, assez petit, mais qui prsentait lavantage de cacher un trou de tuyau de pole, mfait imputable un occupant antrieur. Des deux cts de la chemine, les panneaux souvraient, formant deux gigantesques armoires avec un tiroir dans la partie infrieure. Les traverses chantournes taient dcor moulur en ronde-bosse.

    Trois chaises pailles, de styles divers, accompagnaient un sige bas recouvert dun velours vnitien dor reprsentant des fleurs luxuriantes ; un banc rustique longeait la table centrale, rectangulaire, en assez mau-vais tat, couverte de livres et de papiers.

    Les embrases taient employes diffremment ; la premire tait garnie dune glace immense et pique, dans un cadre de pltre dor ; dessous, un ordinateur surmontait une petite table carre, assez sale. Dans la seconde rgnait une commode imposante en bois exotique, aux ferrures en bronze, et au dessus de marbre. Sur celui-ci, un vilain ncessaire de toilette du dbut du sicle, un cercle dalignement de gomtre en bronze et un compotier en porcelaine de Limoges figurant des angelots dansant sous des rubans dors et des guirlandes bleues, luttaient pour ne pas disparatre derrire des piles de revues. Dans une encoignure une caisse dhorloge en gaine, en noyer cannel, de style Louis XVI, attendait, vide, un ventuel mcanisme.

    Sur le mur oppos lordinateur, tendu dun tissu bleu ciel, des croix taient accroches, simples ou tarabiscotes, grandes et petites, enca-dres par deux lanternes de calche. Le plafond se composait de poutres apparentes dont les entre-deux taient recouverts dune tapisserie un peu

    E Exemple de transposition

    possible

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  • 69Squence 8 FR10

    passe dominante bleue ; y tait accroche une norme suspension en cuivre, de style Napolon III dcor de sphynges, rehausse dune opaline verte. Serre avait pour habitude de placer dans son bureau, bien en vue, ses achats chez les brocanteurs ou antiquaires. Puis, au bout de quelques mois, repu par leur vue, il leur trouvait une place plus approprie dans la maison. Mme Serre, dpourvue dintrt pour les arts dcoratifs, le laissait faire39.

    39. On peut terminer, un peu comme Balzac, par les occupations des personnages.

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  • 70 Squence 8 FR10

    F iche pour la lecture cursiveLecture cursive : Exercices de style, Raymond Queneau

    Cette immersion dans lunivers bigarr des rcritures de la fable vous a permis de comprendre un peu mieux le travail de recyclage perptuel des forme, des thmes, des registres, des rfrences culturelles de toute natures (uvres littraires, proverbes, expressions toutes faites, citations, personnages emblmatiques, contexte historique).

    Pour prolonger cette approche, nous vous proposons de parcourir le texte le plus connu, avec Zazie dans le mtro, dun matre de la rcriture sous toutes ses formes : Exercices de style de Raymond Queneau.

    Le contexte de cration

    Parue en 1947, cette dlirante fantaisie littraire na pas pris une ride. Elle continue dtonner des gnrations dlves bousculs dans lide quils se font de la littrature, activit mystrieuse, souvent difficile daccs, ne des efforts conjugus du gnie de lcrivain et de sa Muse inspiratrice (pensons au texte de Corbire), enfin, bref, quelque chose finalement dassez inabordable et rbarbatif et donc, pour toutes ces raisons, devant inspirer ladmiration et le respect. Or justement, Raymond Queneau sest appliqu tout au long de son travail dcrivain-essayiste-pote-encyclop-diste-inventeur casser ce mythe de la littrature place sur le pidestal du sacr. De fait, Exercices de style est un vritable laboratoire dcriture : une mme histoire, banale et tordue souhait, est dcline 99 fois de diffrentes faons (ce chiffre nest dailleurs pas choisi au hasard car Queneau adorait les mathmatiques). Ce texte reposant sur la contrainte littraire de la rcriture peut juste titre tre considr comme prcurseur de lOULIPO (Ouvroir de Littrature Potentielle), mouvement dont Queneau sera lun des fondateurs.

    Le propos de lauteur

    De quoi sagit-il ? Le narrateur est tmoin dun incident dans un autobus nomm le S : un jeune type portant un chapeau se dispute avec son voisin debout comme lui. Plus tard, le narrateur rencontre ce mme individu devant la gare Saint-Lazare. Il discute avec un ami lui conseillant de rajouter un bouton son pardessus.

    Comment une histoire aussi inintressante peut-elle faire lobjet de tant de versions diffrentes ? Cest l tout lenjeu dun texte que vous ne lirez

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  • 71Squence 8 FR10

    pas comme on dvore un roman mais que vous dgusterez petites doses en apprciant sa virtuosit technique sans prtention.

    Comme vous lavez constat dans les exercices prcdents, la littrature est dabord une activit de recyclage , tant il est vrai que linspiration ne visite jamais personne sauf les travailleurs les plus acharns qui dpas-sent alors leur modle pour produire une uvre personnelle, appele un jour, devenir elle-mme un nouveau modle.

    Comment lire Exercices de style

    Pour aborder Exercices de style, lisez le premier texte : Notations , puis reportez-vous la table des matires. Contemplez sans faiblir cette liste vertigineuse de titres dont le but nest pas de vous dcourager mais de vous prouver une chose importante : comme le soulignait La Bruyre, depuis sept mille ans que les hommes crivent, tout a t crit et lon vient trop tard . Et ctait au XVIIe sicle ! Cest pourquoi lintrt vritable de la littrature nest pas ce quelle dit mais comment elle le dit. En ralit, les histoires quelle raconte nont pas de relle importance. Ce qui compte, cestle style, justement ! Cest lui seul qui cre limpression de lire une histoire chaque fois diffrente alors mme que lon sait pertinemment quil sagit strictement de la mme.

    Le vrai pouvoir de lcrivain, cest donc de faire du nouveau avec de lan-cien et dchapper la banalit grce lingniosit, la beaut, la force dune criture pleine dinventivit et de lucidit. Cest pourquoi le mot exercice renvoie lide de gamme. Les personnes qui crivent assouplissent, corrigent, inventent, explorent, souvent quotidiennement, les mots de leur langue. Jusqu ce quils trouvent une faon dcrire qui nappartient qu eux.

    Lambition dExercices de style ne va pas jusque-l puisque, prcis-ment, lauteur ne choisit pas une criture : il les essaie toutes. Le lecteur peut ainsi mesurer la richesse des moyens stylistiques dont un crivain dispose et aussi, quel point la sacro-sainte littrature est dabord une affaire de procds.

    Les 99 chapitres en recensent quelques-uns, des plus ouvertement farfelus ( Dfinitionnel , Poor lay zanglay , Gastronomique ) au plus faus-sement srieux ( Lettre officielle , Analyse logique , Permutations par groupes croissants de lettres ).

    Tous ces textes donnent lire un processus de production littraire in-puisable fond sur les changements de tonalits et une richesse lexicale tourdissante.

    partir de la table des matires, parcourez ces micro-textes et amusez-vous reprer la relation qui les unit leur titre.

    laide dun bon dictionnaire (celui de linguistique et des sciences du langage dit par Larousse semble tout fait indiqu avec bien sr linusable Robert des noms communs pour le vocabulaire usuel) cher-chez la signification des mots-titres.

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  • 72 Squence 8 FR10

    Par exemple, dcouvrez que :

    une prothse (ou prosthse) est ladjonction, linitiale dun mot, dun lment (lettre, syllabe) non tymologique, sans modification sman-tique (Robert),

    que le polyptote est, en rhtorique une figure consistant employer dans une phrase plusieurs formes grammaticales (nombre, cas, temps, ) du mme mot (dictionnaire de linguistique et des sciences du lan-gage, Larousse),

    ou encore que le lipogramme est un texte, plus ou moins long, dans lequel lauteur nutilise pas une ou plusieurs lettres de lalphabet . La dfinition est celle que donne le Dictionnaire de rhtorique et de po-tique du livre de poche ( coll. Encyclopdie daujourdhui ).

    Certaines dfinitions chappent en effet aux dictionnaires que je vous ai signals. Queneau nest pas pour rien le crateur de lOuvroir de Littrature Potentielle (OULIPO) qui recense, en compagnie dautres crivains, comme Georges Prec par exemple, toutes sortes de formes littraires contraintes, mathmatiques entre autres, qui portent des noms plus compliqus les uns que les autres, difficiles trouver parfois dans un unique dictionnaire !

    La lecture des textes, dans certains cas, vous aidera trouver le sens du titre : ce qui compte, cest de parcourir ce livre en tous sens et de vous amuser des trouvailles de son auteur qui cherche la fois vous drouter et vous drider. Car Exercices de style est une uvre drle, rsolument ludique, qui fait participer son lecteur une fte iconoclaste des mots et de lcriture, ne serait-ce que par le questionnement et ltonnement quelle suscite. La parodie est ici omniprsente, lintertextualit perma-nente et laspect volontairement grotesque et mcanique de cette suite dimitations contraintes (celle annonces par les titres) dsacralise tota-lement lactivit littraire tout en cultivant un mode de lecture complice et actif.

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