Fables livre VIII

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  • Cycle 3 Littrature

    Fables Jean de La Fontaine

    Livre VIII

    FABLES

    La Mort et le mourant Livre VIII - Fable 1 page 2

    Le savetier et le financier Livre VIII - Fable 2 page 3

    Le pouvoir des fables Livre VIII - Fable 3 page 4

    L'homme et la puce Livre VIII - Fable 4 page 5

    Les femmes et le secret Livre VIII - Fable 5 page 6

    Le chien qui porte son cou le dner de son matre Livre VIII - Fable 6 page 7

    Le rieur et les poissons Livre VIII - Fable 7 page 8

    Le rat et l'hutre Livre VIII - Fable 8 page 9

    L'ours et l'amateur des jardins Livre VIII - Fable 9 page 10

    Les deux amis Livre VIII - Fable 10 page 11

    Le cochon la chvre et le mouton Livre VIII - Fable 11 page 12

    Tircis et Amarante Livre VIII - Fable 12 page 13

    Les obsques de la lionne Livre VIII - Fable 13 page 14

    Le rat et l'lphant Livre VIII - Fable 14 page 15

    L'horoscope Livre VIII - Fable 15 page 16

    L'ne et le Chien Livre VIII - Fable 16 page 17

    Le bassa et le marchand Livre VIII - Fable 17 page 18

    L'avantage de la science Livre VIII - Fable 18 page 19

    Jupiter et les tonnerres Livre VIII - Fable 19 page 20

    Le faucon et le chapon Livre VIII - Fable 20 page 21

    Le chat et le rat Livre VIII - Fable 21 page 22

    Le torrent et la rivire Livre VIII - Fable 22 page 23

    L' ducation Livre VIII - Fable 23 page 24

    Les deux chiens et l'ne mort Livre VIII - Fable 24 page 25

    Dmocrite et les Abdritains Livre VIII - Fable 25 page 26

    Le loup et le chasseur Livre VIII - Fable 26 page 27

    Le lion, le loup et le renard Livre VIII - Fable 27 page 28

  • Cycle 3 Littrature La Mort et le mourant

    Jean de La Fontaine FABLE

    La Mort ne surprend point le sage ; Il est toujours prt partir, S'tant su lui-mme avertir Du temps o l'on se doit rsoudre ce passage. Ce temps, hlas ! embrasse tous les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments, Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ; Et le premier instant o les enfants des rois Ouvrent les yeux la lumire, Est celui qui vient quelquefois Fermer pour toujours leur paupire. Dfendez-vous par la grandeur, Allguez la beaut, la vertu, la jeunesse : La Mort ravit tout sans pudeur; Un jour, le monde entier accrotra sa richesse. Il n'est rien de moins ignor, Et, puisqu'il faut que je die, Rien o l'on soit moins prpar. Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie, Se plaignait la Mort que prcipitamment Elle le contraignait de partir tout l'heure, Sans qu'il et fait son testament, Sans l'avertir au moins : Est-il juste qu'on meure Au pied lev ? dit-il : attendez quelque peu. Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; Il me reste pourvoir un arrire-neveu ; Souffrez qu' mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous tes pressante, desse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris ; Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh ! n'as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve m'en dix en France.

    Livre VIII - Fable 1

    Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te dispost la chose : J'aurais trouv ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton btiment parfait ; Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Plus de got, plus d'oue ; Toute chose pour toi semble tre vanouie ; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus ; Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. Je t'ai fait voir tes camarades Ou morts, ou mourants, ou malades : Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ? Allons, vieillard, et sans rplique. Il n'importe la Rpublique Que tu fasses ton testament. La Mort avait raison. Je voudrais qu' cet ge On sortt de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hte, et qu'on ft son paquet ; Car de combien peut-on retarder le voyage ? Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir, Vois-les marcher, vois-les courir des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sres cependant, et quelquefois cruelles, J'ai beau te le crier ; mon zle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus regret.

  • Cycle 3 Littrature Le savetier et le financier

    Jean de La Fontaine FABLE

    Un savetier chantait du matin jusqu'au soir ; C'tait merveilles de le voir, Merveilles de l'our ; il faisait des passages, Plus content qu'aucun des Sept Sages. Son voisin au contraire, tant tout cousu d'or, Chantait peu, dormait moins encor. C'tait un homme de finance. Si sur le point du jour, parfois il sommeillait, Le savetier alors en chantant l'veillait ; Et le financier se plaignait Que les soins de la Providence N'eussent pas au march fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire. En son htel il fait venir Le chanteur, et lui dit : Or , sire Grgoire, Que gagnez-vous par an ? Par an ? Ma foi, Monsieur, Dit avec un ton de rieur, Le gaillard savetier, ce n'est point ma manire De compter de la sorte ; et je n'entasse gure Un jour sur l'autre, il suffit qu' la fin J'attrape le bout de l'anne ; Chaque jour amne son pain. Eh bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journe ? Tantt plus, tantt moins, le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honntes), Le mal est que dans l'an s'entremlent des jours Qu'il faut chmer ; on nous ruine en ftes ; L'une fait tort l'autre ; et Monsieur le cur De quelque nouveau saint charge toujours son prne. Le financier, riant de sa navet Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trne. Prenez ces cent cus ; gardez-les avec soin, Pour vous en servir au besoin. Le savetier crut voir tout l'argent que la terre Avait, depuis plus de cent ans Produit pour l'usage des gens. Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre L'argent et sa joie la fois. Plus de chant : il perdit sa voix, Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis : Il eut pour hte les soucis, Les soupons, les alarmes vaines ; Tout le jour il avait l'il au guet ; et la nuit, Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne rveillait plus : Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent cus.

    Livre VIII - Fable 2

  • Cycle 3 Littrature Le pouvoir des fables

    Jean de La Fontaine FABLE

    La qualit d'ambassadeur Peut-elle s'abaisser des contes vulgaires ? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grces lgres ? S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traits par vous de tmraires ? Vous avez bien d'autres affaires dmler que les dbats Du lapin et de la belette. Lisez-les, ne les lisez pas ; Mais empchez qu'on ne nous mette Toute l'Europe sur les bras. Que de mille endroits de le terre Il nous vienne des ennemis, J'y consens ; mais que l'Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d'tre amis, J'ai peine digrer la chose. N'est-il point encor temps que Louis se repose ? Quel autre Hercule enfin ne trouvait las De combattre cette hydre ? Et faut-il qu'elle oppose Une nouvelle tte aux efforts de son bras ? Si votre esprit plein de souplesse, Par loquence et par adresse, Peut adoucir les coeurs et dtourner ce coup, Je vous sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup Pour un habitant du Parnasse. Cependant faites moi la grce De prendre en don ce peu d'encens ; Prenez en gr mes vux ardents, Et le rcit en vers qu'ici je vous ddie. Son sujet vous convient, je n'en dirai pas plus: Sur les loges que l'envie Doit avouer qui vous sont dus, Vous ne voulez pas qu'on appuie.

    Livre VIII - Fable 3

    Dans Athnes autrefois, peuple vain et lger, Un orateur , voyant sa patrie en danger, Courut la tribune ; et d'un art tyrannique, Voulant forcer les coeurs dans une rpublique, Il parla fortement sur le commun salut. On ne l'coutait pas. L'orateur recourut ces figures violentes Qui savent exciter les mes les plus lentes: Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put. Le vent emporta tout, personne ne s'mut ; L'animal aux ttes frivoles, tant fait ces traits, ne daignait l'couter ; Tous regardaient ailleurs; il en vit s'arrter des combats d'enfants et point ses paroles. Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour. Cres , commena-t-il, faisait voyage un jour Avec l'anguille et l'hirondelle; Un fleuve les arrte, et l'anguille en nageant, Comme l'hirondelle en volant, Le traversa bientt. L'assemble l'instant Cria tout d'une voix : Et Cres, que fit-elle ? Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux L'anima d'abord contre vous. Quoi ? de contes d'enfants son peuple s'embarrasse ! Et du pril qui la menace Lui seul entre les Grecs il nglige l'effet! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? ce reproche l'assemble, Par l'apologue rveille, Se donne entire l'orateur : Un trait de fable en eut l'honneur. Nous sommes tous d'Athnes en ce point, et moi-mme, Au moment que je fais cette moralit, Si Peau d'ne m'tait cont, J'y prendrais un plaisir extrme. Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.

  • Cycle 3 Littrature L'homme et la puce

    Jean de La Fontaine FABLE

    Par des vux importuns nous fatiguons les dieux, Souvent pour des sujets mme indignes des hommes : Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes Soit oblig d'avoir incessamment les yeux, Et que le plus petit de la race mortelle, chaque pas qu'il fait, chaque bagatelle, Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens Comme s'il s'agissait des Grecs et des Troyens. Un sot, par une puce eut l'paule mordue ; Dans les plis de ses draps elle alla se loger. Hercule, se dit-il, tu devais bien purger La terre de cette hydre au printemps revenue. Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue Tu n'en perdes la race afin de me venger ? Pour tuer une puce, il voulait obliger Ces dieux lui prter leur foudre et leur massue.

    Livre VIII - Fable 4

  • Cycle 3 Littrature Les femmes et le secret

    Jean de La Fontaine FABLE

    Rien ne pse tant qu'un secret : Le porter loin est difficile aux dames ; Et je sais mme sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes. Pour prouver la sienne un mari s'cria La nuit tant prs d'elle : Dieux, qu'est-ce cela ? Je n'en puis plus, on me dchire ! Quoi ? j'accouche d'un uf ! D'un uf ? Oui, le voil, Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire : On m'appellerait poule; enfin n'en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire. Mais ce serment s'vanouit Avec les ombres de la nuit. L'pouse, indiscrte et peu fine, Sort du lit quand le jour fut peine lev ; Et de courir chez sa voisine. Ma commre, dit-elle, un cas est arriv ; N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre : Mon mari vient de pondre un uf comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D'aller publier ce mystre. Vous moquez-vous ? dit l'autre. Ah ! vous ne savez gure Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s'en retourne chez elle. L'autre grille dj de conter la nouvelle ; Elle va la rpandre en plus de dix endroits ; Au lieu d'un uf, elle en dit trois. Ce n'est pas encor tout, car une autre commre En dit quatre et raconte l'oreille le fait, Prcaution peu ncessaire, Car ce n'tait plus un secret. Comme le nombre d'ufs, grce la renomme, De bouche en bouche allait croissant, Avant la fin de la journe Ils se montaient plus d'un cent.

    Livre VIII - Fable 5

  • Cycle 3 Littrature Le chien qui porte son cou

    le dner de son matre FABLE

    Nous n'avons pas les yeux l'preuve des belles, Ni les mains celle de l'or : Peu de gens gardent un trsor Avec des soins assez fidles. Certain chien, qui portait la pitance au logis, S'tait fait un collier du dner de son matre. Il tait temprant, plus qu'il n'et voulu l'tre Quand il voyait un mets exquis ; Mais enfin il l'tait, et tous tant que nous sommes Nous nous laissons tenter l'approche des biens. Chose trange ! on apprend la temprance aux chiens, Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes ! Ce chien-ci donc tant de la sorte atourn, Un mtin passe, et veut lui prendre le dner. Il n'en eut pas toute la joie Qu'il esprait d'abord : le chien mit bas la proie Pour la dfendre mieux n'en tant plus charg ; Grand combat; d'autres chiens arrivent ; Ils taient de ceux-l qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre chien, se voyant trop faible contre eux tous, Et que la chair courait un danger manifeste, Voulut avoir sa part ; et, lui sage, il leur dit : Point de courroux, messieurs, mon lopin me suffit ; Faites votre profit du reste. ces mots, le premier, il vous happe un morceau ; Et chacun de tirer, le mtin, la canaille, qui mieux mieux. Ils firent tous ripaille ; Chacun d'eux eut part au gteau. Je crois voir en ceci l'image d'une ville O l'on met les deniers la merci des gens. chevins, prvt des marchands, Tout fait sa main ; le plus habile Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, Veut dfendre l'argent et dit le moindre mot, On lui fait voir qu'il est un sot. Il n'a pas de peine se rendre : C'est bientt le premier prendre. Livre VIII - Fable 6

  • Cycle 3 Littrature Le rieur et les poissons

    Jean de La Fontaine FABLE

    On cherche les rieurs, et moi je les vite. Cet art veut, sur tout autre, un suprme mrite : Dieu ne cra que pour les sots Les mchants diseurs de bons mots. J'en vais peut-tre en une fable Introduire un ; peut-tre aussi Que quelqu'un trouvera que j'aurai russi. Un rieur tait la table D'un financier, et n'avait en son coin Que de petits poissons : tous les gros taient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle l'oreille, Et puis il feint, la pareille, D'couter leur rponse. On demeura surpris ; Cela suspendit les esprits. Le rieur alors, d'un ton sage, Dit qu'il craignait qu'un sien ami, Pour les grandes Indes parti, N'eut depuis un an fait naufrage ; Il s'en informait donc ce menu fretin ; Mais tous lui rpondaient qu'ils n'taient pas d'un ge savoir au vrai son destin ; Les gros en sauraient davantage. N'en puis-je donc, Messieurs, un gros interroger ? De dire si la compagnie Prit got sa plaisanterie, J'en doute ; mais enfin, il les sut engager lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus Qui n'en taient pas revenus, Et que depuis cent ans, sous l'abme avaient vus Les anciens du vaste empire.

    Livre VIII - Fable 7

  • Cycle 3 Littrature Le rat et l'hutre

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 8

    Un rat, hte d'un champ, rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva saoul. Il laisse l le champ, le grain et la javelle, Va courir le pays, abandonne son trou. Sitt qu'il fut hors de la case : Que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! Voici les Apennins, et voici le Caucase . La moindre taupine tait mont ses yeux. Au bout de quelques jours, le voyageur arrive En un certain canton o Tthys sur la rive Avait laiss mainte hutre : et notre rat d'abord Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon pre tait un pauvre sire ! Il n'osait voyager, craintif au premier point. Pour moi, j'ai dj vu le maritime empire : J'ai pass les dserts, mais nous n'y bmes point. D'un certain magister le rat tenait ces choses, Et les disait travers champs, N'tant pas de ces rats qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents. Parmi tant d'hutres toutes closes, Une s'tait ouverte et, billant au soleil, Par un doux zphyr rjouie, Humait l'air, respirait, tait panouie, Blanche, grasse, et d'un got, la voir, non pareil. D'aussi loin que le rat voit cette hutre qui bille : Qu'aperois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ; Et si je ne me trompe la couleur du mets, Je dois faire aujourd'hui bonne chre, ou jamais. L-dessus, Matre Rat, plein de belle esprance, Approche de l'caille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs, car l'hutre tout d'un coup Se referme : et voil ce que fait l'ignorance. Cette fable contient plus d'un enseignement : Nous y voyons premirement Que ceux qui n'ont du monde aucune exprience Sont, aux moindres objets, frapps d'tonnement. Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyait prendre.

  • Cycle 3 Littrature L'ours et l'amateur des jardins

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 9

    Certain ours montagnard, ours demi lch, Confin par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Bellrophon vivait seul et cach. Il ft devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas longtemps chez les gens squestrs. Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrs. Nul animal n'avait affaire Dans les lieux que l'ours habitait : Si bien que, tout ours qu'il tait, Il vint s'ennuyer de cette triste vie. Pendant qu'il se livrait la mlancolie, Non loin de l certain vieillard S'ennuyait aussi de sa part. Il aimait les jardins, tait prtre de Flore, Il l'tait de Pomone encore. Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi Quelque doux et discret ami : Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre : De faon que, lass de vivre Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, Va chercher compagnie et se met en campagne. L'ours, port d'un mme dessein, Venait de quitter sa montagne. Tous deux, par un cas surprenant, Se rencontrent en un tournant. L'homme eut peur: mais comment esquiver ? et que faire ? Se tirer en Gascon d'une semblable affaire Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur. L'ours trs mauvais complimenteur, Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur, Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire Tant d'honneur que d'y prendre un champtre repas, J'ai des fruits, j'ai du lait: ce n'est peut-tre pas De Nosseigneurs les ours le manger ordinaire ; Mais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte ; et d'aller.

    Les voil bons amis avant que d'arriver ; Arrivs, les voil se trouvant bien ensemble : Et bien qu'on soit, ce qu'il semble, Beaucoup mieux seul qu'avec des sots, Comme l'ours en un jour ne disait pas deux mots, L'homme pouvait sans bruit vaquer son ouvrage. L'ours allait la chasse, apportait du gibier ; Faisait son principal mtier D'tre un bon moucheur, cartait du visage De son ami dormant ce parasite ail Que nous avons mouche appel. Un Jour que le vieillard dormait d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l'ours au dsespoir; il eut beau la chasser. Je t'attraperai bien, dit-il, et voici comme. Aussitt fait que dit: le fidle moucheur Vous empoigne un pav, le lance avec roideur, Casse la tte l'homme en crasant la mouche ; Et non moins bon archer que mauvais raisonneur, Raide mort tendu sur la place il le couche. Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.

  • Cycle 3 Littrature Les deux amis

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 10

    Deux vrais amis vivaient au Monomotapa ; L'un ne possdait rien qui n'appartnt l'autre. Les amis de ce pays-l Valent bien, dit-on, ceux du ntre. Une nuit que chacun s'occupait au sommeil, Et mettait profit l'absence de soleil, Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; Il court chez son intime, veille les valets : Morphe avait touch le seuil de ce palais. L'ami couch s'tonne ; il prend sa bourse, il s'arme, Vient trouver l'autre et dit : Il vous arrive peu De courir quand on dort ; vous me paraissez homme mieux user du temps destin pour le somme : N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, J'ai mon pe ; allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle tait mes cts ; voulez-vous qu'on l'appelle ? Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point : Je vous rends grce de ce zle. Vous m'tes, en dormant, un peu triste apparu ; J'ai craint qu'il ne fut vrai ; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause. Qui d'eux aimait le mieux ? Que t'en semble, lecteur ? Cette difficult vaut bien qu'on la propose. Qu'un ami vritable est une douce chose ! Il cherche vos besoins au fond de votre cur ; Il vous pargne la pudeur De les lui dcouvrir lui mme : Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.

  • Cycle 3 Littrature Le cochon la chvre et le mouton

    Jean de La Fontaine FABLE

    Une chvre, un mouton, avec un cochon gras, Monts sur un mme char, s'en allaient la foire. Leur divertissement ne les y portait pas ; On s'en allait les vendre, ce que dit l'histoire : Le charton n'avait pas dessein De les mener voir Tabarin. Dom pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent bouchers ses trousses. C'tait une clameur rendre les gens sourds. Les autres animaux, cratures plus douces, Bonnes gens, s'tonnaient qu'il crit au secours ; Ils ne voyaient nul mal craindre. Le charton dit au porc : Qu'as-tu tant te plaindre ? Tu nous tourdis tous : que ne te tiens-tu coi ? Ces deux personnes-ci, plus honntes que toi, Devraient t'apprendre vivre ou du moins te taire : Regarde ce mouton, a-t-il dit un seul mot ? Il est sage. Il est sot, Repartit le cochon : s'il savait son affaire, Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ; Et cette autre personne honnte Crierait tout du haut de sa tte. Ils pensent qu'on les veut seulement dcharger, La chvre de son lait, le mouton de sa laine : Je ne sais pas s'ils ont raison ; Mais quant moi qui ne suis bon Qu' manger, ma mort est certaine. Adieu mon toit et ma maison. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage. Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin Et le moins prvoyant est toujours le plus sage.

    Livre VIII - Fable 11

  • Cycle 3 Littrature Tircis et Amarante

    Jean de La Fontaine FABLE

    J'avais sope quitt, Pour tre tout Boccace ; Mais une divinit Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma faon. Or d'aller lui dire Non Sans quelque valable excuse, Ce n'est pas comme on en use Avec des divinits, Surtout quand ce sont de celles Que la qualit de belles Fait reines des volonts. Car, afin que l'on le sache, C'est Sillery qui s'attache vouloir que, de nouveau, Sire Loup, Sire Corbeau, Chez moi se parlent en rime. Qui dit Sillery dit tout : Peu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout ; Comment le pourrait-on faire ? Pour venir notre affaire, Mes contes, son avis, Sont obscurs : les beaux esprits N'entendent pas toute chose. Faisons donc quelques rcits Qu'elle dchiffre sans glose : Amenons des bergers, et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

    Livre VIII - Fable 12

    Tircis disait un jour la jeune Amarante : Ah ! si vous connaissiez, comme moi, certain mal Qui nous plat et qui nous enchante ! Il n'est bien sous le ciel qui vous part gal : Souffrez qu'on vous le communique ; Croyez-moi, n'ayez point de peur : Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique Des plus doux sentiments que puisse avoir un cur ? Amarante aussitt rplique : Comment l'appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ? L'amour. Ce mot est beau: dites-moi quelque marque quoi je le pourrai connatre : que sent-on ? Des peines prs de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plat Toute seule en une fort. Se mire-t-on prs d'un rivage ? Ce n'est pas soi qu'on voit ; on ne voit qu'une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux : Pour tout le reste on est sans yeux. Il est un berger du village Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir : On soupire son souvenir ; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire ; On a peur de le voir, encor qu'on le dsire. Amarante dit l'instant: Oh ! oh ! c'est l ce mal que vous me prchez tant ? Il ne m'est pas nouveau : je pense le connatre. Tircis son but croyait tre, Quand la belle ajouta : Voil tout justement Ce que je sens pour Clidamant. L'autre pensa mourir de dpit et de honte. Il est force gens comme lui, Qui prtendent n'agir que pour leur propre compte, Et qui font le march d'autrui.

  • Cycle 3 Littrature Les obsques de la lionne

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 13

    La femme du lion mourut ; Aussitt chacun accourut Pour s'acquitter envers le prince De certains compliments de consolation Qui sont surcrot d'affliction. Il fit avertir sa province Que les obsques se feraient Un tel jour, en tel lieu, ses prvts y seraient Pour rgler la crmonie, Et pour placer la compagnie. Jugez si chacun s'y trouva. Le prince aux cris s'abandonna, Et tout son antre en rsonna : Les lions n'ont point d'autre temple. On entendit, son exemple, Rugir en leurs patois messieurs les courtisans. Je dfinis la cour un pays o les gens, Tristes, gais, prts tout, tout indiffrents, Sont ce qu'il plat au prince, ou, s'ils ne peuvent l'tre, Tchent au moins de le paratre : Peuple camlon, peuple singe du matre ; On dirait qu'un esprit anime mille corps : C'est bien l que les gens sont de simples ressorts. Pour revenir notre affaire, Le cerf ne pleura point. Comment et-il pu faire ? Cette mort le vengeait : la reine avait jadis trangl sa femme et son fils. Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire, Et soutint qu'il l'avait vu rire.

    La colre du roi, comme dit Salomon, Est terrible, et surtout celle du roi lion ; Mais ce cerf n'avait pas accoutum de lire. Le monarque lui dit : Chtif hte des bois, Tu ris ! tu ne suis pas ces gmissantes voix. Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrs ongles : venez, loups, Vengez la reine, immolez tous Ce tratre ses augustes mnes. Le cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs Est pass ; la douleur est ici superflue. Votre digne moiti, couche entre des fleurs, Tout prs d'ici m'est apparue ; Et je l'ai d'abord reconnue. Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige des larmes. Aux Champs Elysiens j'ai got mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le dsespoir du roi : J'y prends plaisir. peine on eut ou la chose, Qu'on se mit crier : Miracle, Apothose ! Le cerf eut un prsent, bien loin d'tre puni. Amusez les rois par des songes ; Flattez-les, payez-les d'agrables mensonges : Quelque indignation dont leur coeur soit rempli, Ils goberont l'appt ; vous serez leur ami.

  • Cycle 3 Littrature Le rat et l'lphant

    Jean de La Fontaine FABLE

    Se croire un personnage est fort commun en France : On y fait l'homme d'importance, Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois. C'est proprement le mal franois : La sotte vanit nous est particulire. Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manire : Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot. Donnons quelque image du ntre, Qui, sans doute, en vaut bien un autre. Un rat des plus petits voyait un lphant Des plus gros et raillait le marcher un peu lent De la bte de haut parage, Qui marchait gros quipage. Sur l'animal triple tage Une sultane de renom, Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille et toute sa maison, S'en allait en plerinage. Le rat s'tonnait que les gens Fussent touchs de voir cette pesante masse : Comme si d'occuper ou plus ou moins de place Nous rendait, disait-il, plus ou moins important ! Mais qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ? Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ? Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, D'un grain moins que les lphants. Il en aurait dit davantage ; Mais le chat, sortant de sa cage, Lui fit voir en moins d'un instant Qu'un rat n'est pas un lphant.

    Livre VIII - Fable 14

  • Cycle 3 Littrature L'horoscope

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 15

    On rencontre sa destine Souvent par des chemins qu'on prend pour l'viter. Un pre eut pour toute ligne Un fils qu'il aima trop, jusques consulter Sur le sort de sa gniture Les diseurs de bonne aventure. Un de ces gens lui dit que des lions surtout Il loignt l'enfant jusques certain ge ; Jusqu' vingt ans, point davantage. Le pre, pour venir bout D'une prcaution sur qui roulait la vie De celui qu'il aimait, dfendit que jamais On lui laisst passer le seuil de son palais. Il pouvait, sans sortir, contenter son envie, Avec ses compagnons tout le jour badiner, Sauter, courir, se promener. Quand il fut en ge o la chasse Plat le plus aux jeunes esprits, Cet exercice avec mpris Lui fut dpeint; mais, quoi qu'on fasse, Propos, conseil, enseignement, Rien ne change un temprament. Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, peine se sentit des bouillons d'un tel ge, Qu'il soupira pour ce plaisir. Plus l'obstacle tait grand, plus fort fut le dsir. Il savait le sujet des fatales dfenses; Et comme de logis plein de magnificences, Abondait partout en tableaux, Et que la laine et les pinceaux Traaient de tous cts chasses et paysages, En cet endroit des animaux, En cet autre des personnages, Le jeune homme s'meut, voyant peint un lion. Ah ! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre Dans l'ombre et dans les fers ! ces mots, il se livre Aux transports violents de l'indignation, Porte le poing sur l'innocente bte. Sous la tapisserie, un clou se rencontra: Ce clou le blesse ; il pntra Jusqu'aux ressorts de l'me: et cette chre tte, Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put, Dut sa perte ces soins qu'on prit pour son salut. Mme prcaution nuisit au pote Eschyle. Quelque devin le menaa, dit-on, De la chute d'une maison.

    Aussitt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle, qui portait en l'air une tortue, Passa par l, vit l'homme, et sur sa tte nue, Qui parut un morceau de rocher ses yeux, tant de cheveux dpourvue, Laissa tomber sa proie, afin de la casser: Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer. De ces exemples il rsulte Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux Que craint celui qui le consulte; Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. Je ne crois point que la nature Se soit li les mains et nous les lie encor Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. Il dpend d'une conjoncture De lieux, de personnes, de temps ; Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous mme plante ; L'un d'eux porte le sceptre et l'autre la houlette : Jupiter le voulait ainsi. Qu'est-ce que Jupiter ? Un corps sans connaissance. D'o vient donc que cette influence Agit diffremment sur ces deux hommes-ci ? Puis comment pntrer jusques notre monde ? Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin ? Un atome la peut dtourner en chemin : O l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope ? L'tat o nous voyons l'Europe Mrite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prvu : Que ne l'a-t-il donc dit ? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense loignement, le point, et sa vitesse, Celle aussi de nos passions, Permettent-ils leur faiblesse De suivre pas pas toutes nos actions ? Notre sort en dpend: sa course entre-suivie Ne va, non plus que nous, jamais d'un mme pas ; Et ces gens veulent au compas Tracer le cours de notre vie ! Il ne se faut point arrter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chri, ni le bonhomme Eschyle, N'y font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille ; Ce sont des effets du hasard.

  • Cycle 3 Littrature L'ne et le Chien

    Jean de La Fontaine FABLE

    Il se faut entr'aider, c'est la loi de Nature L'ne un jour pourtant s'en moqua : Et ne sais comme il y manqua ; Car il est bonne crature Il allait par pays, accompagn du chien, Gravement, sans songer rien, Tous deux suivis d'un commun matre. Ce matre s'endormit : l'ne se mit patre. Il tait alors dans un pr Dont l'herbe tait fort son gr. Point de chardons pourtant ; il s'en passa pour l'heure : Il ne faut pas tre si dlicat ; Et faute de servir ce plat Rarement un festin demeure. Notre baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, Luit dit : Cher compagnon, baisse-toi, je te prie : Je prendrai mon dner dans le panier au pain. Point de rponse, mot : le roussin d'Arcadie Craignit qu'en perdant un moment Il ne perdit un coup de dent. Il fit longtemps la sourde oreille : Enfin il rpondit : Ami, je te conseille D'attendre que ton matre ait fini son sommeil ; Car il te donnera, sans faute, son rveil, Ta portion accoutume : Il ne saurait tarder beaucoup. Sur ces entrefaites, un loup Sort du bois, et s'en vient : autre bte affame. L'ne appelle aussitt le chien son secours. Le chien ne bouge et dit : Ami, je te conseille De fuir, en attendant que ton matre s'veille ; Il ne saurait trop tarder : dtale vite, et cours. Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mchoire : On t'a ferr de neuf ; et si tu me veux croire, Tu l'tendras tout plat Pendant ce beau discours, Seigneur Loup trangla le baudet sans remde. J'en conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.

    Livre VIII - Fable 16

  • Cycle 3 Littrature Le bassa et le marchand

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 17

    Un marchand grec en certaine contre Faisait trafic. Un bassa l'appuyait ; De quoi le grec en bassa le payait, Non en marchand : tant c'est chre denre Qu'un protecteur. Celui-ci cotait tant, Que notre Grec s'allait partout plaignant. Trois autres Turcs, d'un rang moindre en puissance, Lui vont offrir leur support en commun. Eux trois voulaient moins de reconnaissance Qu' ce marchand il n'en cotait pour un. Le Grec coute, avec eux il s'engage ; Et le bassa du tout est averti : Mme on lui dit qu'il jouera, s'il est sage, ces gens-l quelque mchant parti, Les prvenant, les chargeant d'un message Pour Mahomet, droit en son paradis, Et sans tarder. Sinon ces gens unis Le prviendront, bien certains qu' la ronde Il a des gens tout prts pour le venger : Quelque poison l'enverra protger Les trafiquants qui sont en l'autre monde. Sur cet avis, le turc se comporta Comme Alexandre, et, plein de confiance, Chez le marchand tout droit il s'en alla, Se mit table. On vit tant d'assurance En ses discours et dans tout son maintien, Qu'on ne crut point qu'il se doutt de rien. Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ; Mme l'on veut que j'en craigne les suites ; Mais je te crois un trop homme de bien; Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage : Je n'en dis pas l-dessus davantage. Quant ces gens qui pensent t'appuyer, coute-moi : sans tant de dialogue Et de raisons qui pourront t'ennuyer, Je ne te veux conter qu'un apologue.

    Il tait un berger, son chien et son troupeau. Quelqu'un lui demanda ce qu'il prtendait faire D'un dogue de qui l'ordinaire tait un pain entier. Il fallait bien et beau Donner cet animal au seigneur du village. Lui, berger, pour plus de mnage, Aurait deux ou trois mtineaux, Qui, lui dpensant moins, veilleraient aux troupeaux Bien mieux que cette bte seule. Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas Qu'il avait aussi triple gueule Quand les loups livraient des combats. Le berger s'en dfait ; il prend trois chiens de taille lui dpenser moins, mais fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit ; et tu te sentiras Du choix de semblable canaille Si tu fais bien, tu reviendras moi. Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces Que, tout compt, mieux vaut, en bonne foi, S'abandonner quelque puissant roi, Que s'appuyer de plusieurs petits princes.

  • Cycle 3 Littrature L'avantage de la science

    Jean de La Fontaine FABLE

    Entre deux bourgeois d'une ville S'mut jadis un diffrend : L'un tait pauvre, mais habile ; L'autre riche, mais ignorant. Celui-ci sur son concurrent Voulait emporter l'avantage, Prtendait que tout homme sage tait tenu de l'honorer. C'tait tout homme sot ; car pourquoi rvrer Des biens dpourvus de mrite ? La raison m'en semble petite. Mon ami, disait-il souvent Au savant, Vous vous croyez considrable ; Mais dites-moi, tenez-vous table ? Que sert vos pareils de lire incessamment ? Ils sont toujours logs la troisime chambre, Vtus au mois de juin comme au mois de dcembre, Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. La rpublique a bien affaire De gens qui ne dpensent rien ! Je ne sais d'homme ncessaire Que celui dont le luxe pand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe, Et celle qui la porte, et vous, qui ddiez Messieurs les gens de finance De mchants livres bien pays. Ces mots remplis d'impertinence Eurent le sort qu'ils mritaient. L'homme lettr se tut, il avait trop dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire. Mars dtruisit le lieu que nos gens habitaient : L'un et l'autre quitta sa ville. L'ignorant resta sans asile : Il reut partout des mpris ; L'autre reut partout quelque faveur nouvelle. Cela dcida leur querelle. Laissez dire les sots : le savoir a son prix.

    Livre VIII - Fable 18

  • Cycle 3 Littrature Jupiter et les tonnerres

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 19

    Jupiter, voyant nos fautes, Dit un jour, du haut des airs : Remplissons de nouveaux htes Les cantons de l'univers Habits par cette race Qui m'importune et me lasse. Va-t'en, Mercure, aux Enfers ; Amne-moi la Furie La plus cruelle des trois. Race que j'ai trop chrie, Tu priras cette fois. Jupiter ne tarda gure modrer son transport. vous rois, qu'il voulut faire Arbitres de notre sort, Laissez entre la colre Et l'orage qui la suit, L'intervalle d'une nuit. Le dieu dont l'aile est lgre, Et la langue a des douceurs, Alla voir les noires soeurs. Tisiphone et Mgre Il prfra, ce dit-on, L'impitoyable Alecton. Ce choix la rendit si fire Qu'elle jura par Pluton Que toute l'engeance humaine Serait bientt du domaine Des dits de l-bas. Jupiter n'approuva pas Le serment de l'Eumnide.

    Il la renvoie ; et pourtant Il lance un foudre l'instant Sur certain peuple perfide. Le tonnerre, ayant pour guide Le pre mme de ceux Qu'il menaait de ses feux, Se contenta de leur crainte ; Il n'embrasa que l'enceinte D'un dsert inhabit : Tout pre frappe ct. Qu'arriva-t-il ? Notre engeance Prit pied sur cette indulgence. Tout l'Olympe s'en plaignit ; Et l'assembleur de nuages Jura le Styx, et promit De former d'autres orages : Ils seraient srs. On sourit ; On lui dit qu'il tait pre, Et qu'il laisst, pour le mieux, quelqu'un des autres dieux D'autres tonnerres faire. Vulcain entreprit l'affaire. Ce dieu remplit ses fourneaux De deux sortes de carreaux : L'un jamais ne se fourvoie ; Et c'est celui que toujours L'Olympe en corps nous envoie ; L'autre s'carte en son cours : Ce n'est qu'aux monts qu'il en cote ; Bien souvent mme il se perd ; Et ce dernier en sa route Nous vient du seul Jupiter.

  • Cycle 3 Littrature Le faucon et le chapon

    Jean de La Fontaine FABLE

    Une tratresse voix bien souvent vous appelle ; Ne vous pressez donc nullement : Ce n'tait pas un sot, non, non, et croyez-m'en, Que le chien de Jean de Nivelle. Un citoyen du Mans, chapon de son mtier, tait somm de comparatre Par devant les lares du matre Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer. Tous les gens lui criaient, pour dguiser la chose, Petit, petit, petit ! mais, loin de s'y fier, Le Normand et demi laissait les gens crier. Serviteur, disait-il ; votre appt est grossier : On ne m'y tient pas, et pour cause. Cependant un faucon sur sa perche voyait Notre Manceau qui s'enfuyait : Les chapons ont en nous fort peu de confiance, Soit instinct, soit exprience. Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrap, Devait, le lendemain, tre d'un grand souper, Fort l'aise en un plat, honneur dont la volaille Se serait passe aisment. L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement Me rend tout tonn. Vous n'tes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, qui l'on n'apprend rien. Pour moi, je sais chasser, et revenir au matre. Le vois-tu pas la fentre ? Il t'attend : es-tu sourd ? Je n'entends que trop bien, Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire ? Et ce beau cuisinier arm d'un grand couteau ? Reviendrais-tu pour cet appeau ? Laisse-moi fuir, cesse de rire De l'indocilit qui me fait envoler Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler. Si tu voyais mettre la broche Tous les jours autant de faucons Que j'y vois mettre de chapons, Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

    Livre VIII - Fable 20

  • Cycle 3 Littrature Le chat et le rat

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre III - Fable 21

    Quatre animaux divers, le chat Grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, Ronge-maille le rat, Dame belette au long corsage, Toutes gens d'esprit sclrat, Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. Tant y furent, qu'un soir, l'entour de ce pin L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin, Sort pour aller chercher sa proie. Les derniers traits de l'ombre empchent qu'il ne voie Le filet : il y tombe, en danger de mourir ; Et mon chat de crier, et le rat d'accourir. L'un plein de dsespoir, et l'autre plein de joie ; Il voyait dans les lacs son mortel ennemi. Le pauvre chat dit : Cher ami, Les marques de ta bienveillance Sont communes en mon endroit ; Viens m'aider sortir du pige o l'ignorance M'a fait tomber. C'est bon endroit Que, seul entre les tiens, par amour singulire, Je t'ai toujours choy, t'aimant comme mes yeux. Je n'en ai point regret, et j'en rends grce aux dieux. J'allais leur faire ma prire, Comme tout dvot chat en use les matins. Ce rseau me retient : ma vie est en tes mains ; Viens dissoudre ces nuds. Et quelle rcompense En aurai-je reprit le rat. Je jure ternelle alliance Avec toi, repartit le chat. Dispose de ma griffe, et sois en assurance : Envers et contre tous je te protgerai, Et la belette mangerai Avec l'poux de la chouette : Ils t'en veulent tous les deux. Le rat dit : Idiot ! Moi ton librateur ? Je ne suis pas si sot.

    Puis il s'en va vers sa retraite. La belette tait prs du trou. Le rat grimpe plus haut, il y voit le hibou : Dangers de toutes parts, le plus pressant l'emporte. Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte Qu'il dtache un chanon, puis un autre, et puis tant Qu'il dgage enfin l'hypocrite. L'homme parat en cet instant ; Les nouveaux allis prennent tous deux la fuite. quelque temps de l, notre chat vit de loin Son rat qui se tenait l'erte, et sur ses gardes : Ah ! mon frre, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin Me fait injure : tu regardes Comme ennemi ton alli. Penses-tu que j'aie oubli Qu'aprs Dieu je te dois la vie ? Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie Ton naturel ? Aucun trait Peut-il forcer un chat la reconnaissance ? S'assure-t-on sur l'alliance Qu'a faite la ncessit ?

  • Cycle 3 Littrature Le torrent et la rivire

    Jean de La Fontaine FABLE

    Avec grand bruit et grand fracas Un torrent tombait des montagnes : Tout fuyait devant lui : l'horreur suivait ses pas ; Il faisait trembler les campagnes. Nul voyageur n'osait passer Une barrire si puissante : Un seul vit des voleurs ; et, se sentant presser, Il mit entre eux et lui cette onde menaante. Ce n'tait que menace et bruit sans profondeur : Notre homme enfin n'eut que la peur. Ce succs lui donnant courage, Et les mmes voleurs le poursuivant toujours, Il rencontra sur son passage Une rivire dont le cours, Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille, Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : Point de bords escarps, un sable pur et net. Il entre ; et son cheval le met couvert des voleurs, mais non de l'onde noire : Tous deux au Styx allrent boire ; Tous deux, nager malheureux, Allrent traverser, au sjour tnbreux, Bien d'autres fleuves que les ntres. Les gens sans bruit sont dangereux Il n'en est pas ainsi des autres.

    Livre VIII - Fable 22

  • Cycle 3 Littrature L' ducation

    Jean de La Fontaine FABLE

    Laridon et Csar, frres dont l'origine Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis, deux matres divers chus au temps jadis, Hantaient, l'un les forts, et l'autre la cuisine. Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ; Mais la diverse nourriture Fortifiant en l'un cette heureuse nature, En l'autre l'altrant, un certain marmiton Nomma celui-ci Laridon. Son frre, ayant couru mainte haute aventure, Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu, Fut le premier Csar que la gent chienne ait eu. On eut soin d'empcher qu'une indigne matresse Ne ft en ses enfants dgnrer son sang. Laridon nglig tmoignait sa tendresse l'objet le premier passant. Il peupla tout de son engeance : Tournebroches par lui rendus communs en France Y font un corps part, gens fuyant les hasards, Peuple antipode des Csars. On ne suit pas toujours ses aeux ni son pre : Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dgnre : Faute de cultiver la nature et ses dons, Oh ! combien de Csars deviendront Laridons !

    Livre VIII - Fable 23

  • Cycle 3 Littrature Les deux chiens et l'ne mort

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 24

    Les vertus devraient tre surs, Ainsi que les vices frres. Ds que l'un de ceux-ci s'empare de nos curs, Tous viennent la file ; il ne s'en manque gure. J'entends de ceux qui, n'tant pas contraires, Peuvent loger sous mme toit. l'gard des vertus, rarement on les voit Toutes en un sujet minemment places Se tenir par la main sans tre disperses. L'un est vaillant, mais prompt ; l'autre est prudent, mais froid. Parmi les animaux, le chien se pique d'tre Soigneux, et fidle son matre ; Mais il est sot, il est gourmand : Tmoin ces deux mtins qui, dans l'loignement, Virent un ne mort qui flottait sur les ondes. Le vent de plus en plus l'loignait de nos chiens. Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens : Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ; J'y crois voir quelque chose. Est-ce un buf, un cheval ? Eh ! qu'importe quel animal ? Dit l'un de ces mtins; voil toujours cure. Le point est de l'avoir; car le trajet est grand ; Et de plus, il nous faut nager contre le vent. Buvons toute cette eau; notre gorge altre En viendra bien bout: ce corps demeurera Bientt sec, et ce sera Provision pour la semaine. Voil mes chiens boire : ils perdirent l'haleine, Et puis la vie ; ils firent tant Qu'on les vit crever l'instant. L'homme est ainsi bti : quand un sujet l'enflamme, L'impossibilit disparat son me. Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas, S'outrant pour acqurir des biens ou de la gloire ! Si j'arrondissais mes tats! Si je pouvais remplir mes coffres de ducats ! Si j'apprenais l'hbreu, les sciences, l'histoire ! Tout cela, c'est la mer boire ; Mais rien l'homme ne suffit. Pour fournir aux projets que forme un seul esprit, Il faudrait quatre corps; encor, loin d'y suffire, mi-chemin je crois que tous demeureraient : Quatre Mathusalems bout bout ne pourraient Mettre fin ce qu'un seul dsire.

  • Cycle 3 Littrature Dmocrite et les Abdritains

    Jean de La Fontaine FABLE

    Que j'ai toujours ha les pensers du vulgaire ! Qu'il me semble profane, injuste et tmraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui, Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui ! Le matre d'picure en fit l'apprentissage. Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ? Aucun n'est prophte chez soi. Ces gens taient les fous, Dmocrite le sage. L'erreur alla si loin qu'Abdre dputa Vers Hippocrate et l'invita, Par lettre et par ambassade, venir rtablir la raison du malade : Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant, Perd l'esprit : la lecture a gt Dmocrite ; Nous l'estimerions plus s'il tait ignorant. Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite : Peut-tre mme ils sont remplis De Dmocrites infinis. Non content de ce songe, il y joint les atomes, Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantmes ; Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici bas, Il connat l'univers, et ne se connat pas. Un temps fut qu'il savait accorder les dbats Maintenant il parle lui-mme. Venez, divin mortel ; sa folie est extrme. Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens ; Cependant il partit. Et voyez, je vous prie, Quelles rencontres dans la vie Le Sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens Cherchait dans l'homme et dans la bte Quel sige a la raison, soit le cur, soit la tte. Sous un ombrage pais, assis prs d'un ruisseau, Les labyrinthes d'un cerveau L'occupaient. Il avait ses pieds maint volume, Et ne vit presque pas son ami s'avancer, Attach selon sa coutume. Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser : Le sage est mnager du temps et des paroles. Ayant donc mis part les entretiens frivoles, Et beaucoup raisonn sur l'homme et sur l'esprit, Ils tombrent sur la morale. Il n'est besoin que j'tale Tout ce que l'un et l'autre dit. Le rcit prcdent suffit Pour montrer que le peuple est juge rcusable. En quel sens est donc vritable Ce que j'ai lu dans certain lieu, Que sa voix est la voix de Dieu ? Livre VIII - Fable 25

  • Cycle 3 Littrature Le loup et le chasseur

    Jean de La Fontaine FABLE

    Livre VIII - Fable 26

    Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, Te combattrai-je en vain sans cesse, en cet ouvrage ? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leons ? L'homme, sourd ma voix comme celle du sage, Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons ? Hte-toi mon ami, tu n'as pas tant vivre. Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre : Jouis. Je le ferai. Mais quand donc ? Ds demain. Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin : Jouis ds aujourd'hui, redoute un sort semblable celui du chasseur et du loup de ma fable. Le premier de son arc avait mis bas un daim. Un faon de biche passe, et le voil soudain Compagnon du dfunt : tous deux gisent sur l'herbe. La proie tait honnte : un daim avec un faon ; Tout modeste chasseur en et t content: Cependant un sanglier, monstre norme et superbe, Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient ; la desse infernale Reprit plusieurs fois l'heure au monstre fatale. De la force du loup pourtant il s'abattit. C'tait assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit Les vastes apptits d'un faiseur de conqutes. Dans le temps que le porc revient soi, l'archer Voit le long d'un sillon une perdrix marcher, Surcrot chtif aux autres ttes : De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier, rappelant les restes de la vie, Vient lui, le dcoud, meurt veng sur son corps, Et la perdrix le remercie.

    Cette part du rcit s'adresse au convoiteux : L'avare aura pour lui le reste de l'exemple. Un loup vit, en passant, ce spectacle piteux : Fortune ! dit-il, je te promets un temple. Quatre corps tendus ! que de biens ! mais pourtant Il faut les mnager, ces rencontres sont rares. (Ainsi s'excusent les avares). J'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant. Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines, Si je sais compter, toutes pleines. Commenons dans deux jours ; et mangeons cependant La corde de cet arc : il faut que l'on l'ai faite De vrai boyau ; l 'odeur me le tmoigne assez. En disant ces mots, il se jette Sur l'arc qui se dtend, et fait de la sagette Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percs. Je reviens mon texte; Il faut que l'on jouisse ; Tmoin ces deux gloutons punis d'un sort commun : La convoitise perdit l'un ; L'autre prit par l'avarice.

  • Cycle 3 Littrature Le lion, le loup et le renard

    Jean de La Fontaine FABLE

    Un lion dcrpit, goutteux, n'en pouvant plus, Voulait que l'on trouvt remde la vieillesse. Allguer l'impossible aux rois, c'est un abus. Celui-ci parmi chaque espce Manda des mdecins ; il en est de tous arts. Mdecins au lion viennent de toutes parts ; De tous cts lui vient des donneurs de recettes. Dans les visites qui sont faites, Le renard se dispense et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi, Son camarade absent. Le prince tout l'heure Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure, Qu'on le fasse venir. Il vient, est prsent ; Et sachant que le loup lui faisait cette affaire : Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincre Ne m'ait mpris imput D'avoir diffr cet hommage ; Mais j'tais en plerinage Et m'acquittais d'un vu fait pour votre sant. Mme j'ai vu dans mon voyage Gens experts et savants, je leur ai dit la langueur Dont Votre Majest craint, bon droit la suite. Vous ne manquez que de chaleur ; Le long ge en vous l'a dtruite. D'un loup corch vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante ; Le secret sans doute en est beau Pour la nature dfaillante. Messire loup vous servira, S'il vous plat, de robe de chambre. Le roi gote cet avis-l. On corche, on taille, on dmembre Messire loup. Le monarque en soupa, Et de sa peau s'enveloppa. Messieurs les courtisans, cessez de vous dtruire ; Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire. Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manire : Vous tes dans une carrire O l'on ne se pardonne rien.

    Livre VIII - Fable 27

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